Et si les mégots de cigarettes devenaient une ressource industrielle ? C’est la conviction qui a donné naissance à Boonta, une startup tunisienne pionnière dans la collecte et la valorisation de ce déchet encore largement négligé.
Rencontré par L’Économiste maghrébin en marge de Technovation Smoke-free by PMI, le 24 juin 2026 à Rabat, son fondateur Amir Ghozlani revient sur l’ambition d’un projet qui entend transformer un enjeu environnemental majeur en opportunité économique durable.
Tout commence en 2022, autour d’un café, lorsqu’Amir Ghozlani observe un cendrier débordant de mégots. Une question apparemment anodine surgit alors dans son esprit : de quoi sont-ils réellement constitués ? La réponse, qu’il découvre au fil de ses premières recherches, s’avère à la fois surprenante et alarmante. Contrairement à une idée largement répandue, le filtre d’une cigarette n’est pas en coton, mais en acétate de cellulose, un polymère plastique dont la dégradation naturelle requiert près de dix ans.
Un seul mégot, d’un poids compris entre 0,2 et 0,3 gramme, est susceptible de contaminer jusqu’à 500 litres d’eau. Pour obtenir un kilogramme de ce polymère filtrant, il faut collecter environ 4 750 unités. La prise de conscience est immédiate : ce déchet, à la fois massif et sous-estimé, représente aussi un important gisement de matière première encore inexploité.
Un procédé industriel innovant, sans solvant
Fort de ce constat, le fondateur consacre une première année entière à la recherche, à l’expérimentation et aux tests en laboratoire. L’objectif est de concevoir une solution viable permettant de traiter les mégots collectés et d’en extraire une fibre réutilisable.
Les filtres sont d’abord séparés des autres composants du mégot, puis lavés exclusivement à l’eau, sans recours à aucun solvant chimique. Les eaux de lavage sont dirigées vers une station de traitement dédiée, dont le procédé permet d’en recycler 50 %. La fibre ainsi nettoyée est ensuite séchée dans un séchoir rotatif, puis déchiquetée, broyée et soumise à des opérations de cardage et d’aiguilletage afin de produire un matériau non tissé, devenu le produit phare de l’entreprise.
Des débouchés multiples et des applications concrètes
Le non-tissé issu des filtres traités trouve des applications dans des secteurs variés. L’entreprise l’utilise pour la fabrication d’articles de maroquinerie légère – étuis, sacs à dos et petits sacs – ainsi que pour le matelassage. Ce matériau présente également un fort potentiel dans les domaines de l’isolation thermique et phonique, ouvrant la voie à des partenariats avec les acteurs du bâtiment et de l’industrie manufacturière.
Parallèlement, la société valorise les sous-produits issus du tri. Le papier contenu dans les mégots et les résidus de tabac sont transformés en compost, un intrant organique destiné aux pépinières et aux exploitants agricoles souhaitant substituer les engrais chimiques par des solutions naturelles ou enrichir leurs substrats.
Une infrastructure de collecte et un outil numérique propriétaires
Pour structurer sa chaîne d’approvisionnement, la startup ne se limite pas au traitement de la fibre. Elle a également développé ses propres bennes de ramassage, déployées auprès de ses partenaires.
Par ailleurs, elle a conçu une application web destinée aux professionnels, permettant un suivi en temps réel des performances de chaque site. Les entreprises partenaires peuvent ainsi consulter le volume de mégots récoltés, mesurer leur impact environnemental et générer des rapports exploitables dans leurs démarches RSE. Cet outil constitue un levier d’engagement important pour les enseignes et établissements souhaitant documenter concrètement leurs performances environnementales.
Un agrément officiel et un premier partenaire de référence
Sur le plan réglementaire, plusieurs étapes ont été franchies. Après avoir soumis son dossier à l’Agence nationale de protection de l’environnement (ANPE), l’entreprise a obtenu l’agrément nécessaire, qu’elle a ensuite déposé auprès de l’ANGED afin d’obtenir le cahier des charges relatif au recyclage des mégots. Ce document lui a été délivré en 2025, marquant son entrée officielle dans la phase opérationnelle.
La société n’a pas encore communiqué publiquement sur son activité, dans l’attente de la finalisation de son unité de recyclage. Elle opère actuellement sur le périmètre du Grand Tunis, soit quatre gouvernorats, et compte parmi ses premiers clients institutionnels IOS, filiale de Philip Morris International, qui dispose déjà de plusieurs points de collecte actifs.
2027 : lever des fonds pour changer d’échelle
L’ampleur du gisement que représente le marché tunisien justifie pleinement les ambitions affichées par Amir Ghozlani. La Tunisie compte environ deux millions de fumeurs qui, selon les estimations du fondateur, consomment en moyenne dix cigarettes par jour. À cette échelle, le volume de mégots produits quotidiennement dépasse largement les capacités actuelles de traitement de la startup.
L’entreprise reconnaît elle-même que sa capacité de recyclage demeure, à ce stade, limitée. L’objectif fixé à l’horizon 2027 est donc clair : lever des fonds afin d’accroître significativement ses capacités de production et d’étendre ses opérations à l’ensemble des gouvernorats du pays.
Une startup à l’intersection de l’économie circulaire et de l’industrie
En quelques années, la jeune pousse tunisienne a construit une proposition de valeur cohérente et différenciante, associant collecte structurée, traitement propre des mégots, transformation de la fibre et outils de reporting numérique.
Alors que la pression réglementaire sur les déchets plastiques s’intensifie à l’échelle régionale et internationale, les entreprises sont de plus en plus sollicitées sur leurs engagements environnementaux et sociaux. Dans ce contexte, le modèle développé par Boonta répond à une demande croissante.
Le principal défi réside désormais dans le passage à une échelle supérieure. Pour y parvenir, l’entreprise recherche des partenaires financiers capables d’accompagner le déploiement de ses capacités de recyclage sur l’ensemble du territoire tunisien.