Le sport, en général, et le football, en particulier, ne sont pas coupés de leur environnement global. Non seulement ils s’inscrivent pleinement dans le cadre imposé par la société du spectacle et les lois du marché, mais ils n’échappent pas aux batailles idéologiques qui traversent la société politique. Les joueurs de l’équipe de France le savent très bien.
Forte d’individualités exceptionnelles, l’équipe de France est l’une des favorites de la Coupe du monde de football qui débute le 11 juin. Plutôt que de s’enorgueillir du nombre de stars qui composent son équipe nationale, certains préfèrent leur faire un procès en « francité ». En effet, comme à chaque Coupe du monde de football (depuis la fin des années 1990), le même débat suscité par la diversité des origines ethno-religieuses des membres de la sélection nationale (de Cherki à Mbappé, en passant par Olisé et Dembélé) a lieu. Pour beaucoup, les « Bleus » ne seraient pas assez « blancs ». Jean-Marie Le Pen (le père de Marine) considérait déjà qu’il y avait « trop de Noirs ». Un débat explosif à moins d’un an de l’élection présidentielle.
Ce débat sur l’identité de l’équipe nationale française a une forte connotation raciste, car il est porteur d’une idée nauséabonde : les Noirs de l’équipe de France ne seraient pas de véritables Français. Comme si la France était monocolore et avait une religion officielle, obligatoire. Derrière cette obsession identitaire, il y a une même peur, celle d’un « grand remplacement » des « bons Gaulois aux racines chrétiennes », par des enfants d’immigrés musulmans issus des banlieues…
La catégorisation communautaire de l’équipe de France fait ainsi écho à la représentation fragmentée de la société française. La communautarisation ethno-raciale et/ou ethno-culturelle de la représentation de l’équipe de France conforte le doute sur ce qui unit la société elle-même. Le prisme purement identitaire sape la cohésion nationale. Ce système de représentation entretient un climat de méfiance et de suspicion généralisé.
Comment en est-on arrivé là ?
L’obsession pour l’identité qui a fait irruption ces dernières décennies n’est pas le fruit du hasard, mais d’une bataille ou stratégie politique : certains partis et forces politiques instrumentalisent la question identitaire (à travers les thèmes de l’immigration, de la nationalité ou de la sécurité) pour accéder et/ou rester au pouvoir. Le sport en général et le football en particulier n’échappent pas à cette instrumentalisation, car par définition, ce ne sont pas des mondes coupés du monde, des spectacles coupés de la réalité française, de sa violence, de son racisme.
Malgré les bouleversements (la France n’a plus d’Empire, son corps social est de moins en moins rural et catholique) et l’accélération de l’Histoire, la période coloniale perdure dans les imaginaires et représentations politiques et sociales de son temps. Faute de travail sur eux-mêmes, cet inconscient colonial continue de nourrir un regard et des préjugés sur les descendants d’anciens territoires (perdus) de la République, des individus et citoyens encore identifiés comme (enfants d’)immigrés – condamnés qu’ils sont à une perpétuelle réassignation identitaire ou d’intégration bien que nationaux depuis deux ou trois générations.
Loin de la complexité de cette notion d’identité, le débat public est dominé par une vision réductrice de l’identité de chacun (renvoyée à une identité présumée, à une « case » communautaire), à une vision monolithique et immuable d’une identité française animée par une représentation essentialiste et figée de l’identité « française » : blanche, chrétienne, par nature… Une telle représentation largement connotée par le racisme et la xénophobie (contre les minorités) nourrit le rejet de notre diversité et du multiculturalisme qui caractérise notre société : les pseudos « Français de souche » symboles d’une homogénéité ou pureté originelle sont opposés aux « Français d’origine étrangère », de culture musulmane, et donc étrangers aux racines « judéo-chrétiennes », aux valeurs de la République, qui se retrouvent pris dans la mécanique infernale d’une chaîne de soupçons : Arabes/musulmans, musulmans/islamistes, islamistes/terroristes…
La question identitaire se pose parfois en d’autres termes pour certaines équipes nationales. Il s’agit en particulier, comme dans le cas de la Tunisie, de la question de la double nationalité de certains joueurs, à qui certains n’hésitent pas non plus à faire un mauvais procès en patriotisme. Des polémiques qui le plus souvent annoncent un échec sportif … national.