Le Premier ministre indien, Narendra Modi, est arrivé aux Emirats pour une visite stratégique axée sur la sécurité énergétique de l’Inde ainsi que le renforcement de l’axe New Delhi – Abou Dhabi en contrepoids à l’accord de défense mutuelle entre l’Arabie saoudite et le Pakistan.
Naissance d’un nouvel axe New Delhi – Abou Dhabi ? La sécurité énergétique de l’Inde, la montée des tensions régionales au Moyen-Orient et le renforcement du partenariat stratégique entre l’Inde et les Emirats arabes unis étaient au menu de la très brève visite, à peine trois heures, du Premier ministre indien, Narendra Modi, à la richissime monarchie pétrolière ; le seul pays du Moyen-Orient qu’il a visité depuis le début de la guerre en Iran avant d’entamer une tournée européenne qui le mènera successivement aux Pays-Bas, en Suède, en Norvège puis en Italie.
« Je suis venu dans ma deuxième maison », a affirmé le responsable hindou dès son arrivée à Dubaï où il a été reçu par le président émirati, Mohamed Ben Zayed qu’il a appelé son « frère » dans un message posté sur X. Au-delà des salamalecs d’usage et de la cordialité soigneusement affichée entre les deux dirigeants, que vient chercher le responsable hindou à Abou Dhabi ?
L’économie indienne dans la tourmente
D’abord sécuriser l’approvisionnement énergétique de son pays fortement perturbé par la guerre en Iran et, surtout, la fermeture du détroit d’Ormuz, avec des répercussions néfastes sur l’industrie du pays, le quotidien des ménages indiens, mais aussi sur l’inflation et la croissance économique.
En effet, le gouvernement indien vient d’augmenter de 3 % les prix de l’essence à la pompe, une première en quatre ans. Le but est de soulager les distributeurs, qui ont absorbé depuis le début de la guerre la différence entre les prix du baril sur les marchés mondiaux et les prix à la pompe, bloqués jusqu’ici par le gouvernement fédéral qui a la main sur les tarifs. Les pertes des distributeurs se chiffrent déjà en milliards de dollars. D’autant plus que l’envolée des prix du pétrole provoque également une pression inédite sur la roupie – la monnaie indienne -, qui a atteint des niveaux historiquement bas face au dollar.
La flambée de la facture énergétique met aussi sous pression la balance des paiements de l’Inde, faisant fuir les investisseurs étrangers. Une situation prise au sérieux par le gouvernement.
Ainsi, dans un message au ton solennel adressé la semaine dernière (du 11 mai 2026) au pays, Narendra Modi a demandé aux Indiens de réduire leur consommation de carburant, de limiter leurs voyages à l’étranger et d’arrêter d’acheter de l’or afin d’éviter que la roupie ne dégringole encore davantage.
Un partenaire clé
Or le petit pays du Golfe est devenu ces dernières années un partenaire clé pour l’Inde dans la région. Le commerce bilatéral s’élève à 100 milliards de dollars et les Emirats sont le deuxième marché à l’export pour les produits indiens. Sans compter une diaspora forte de 4,5 millions de travailleurs indiens qui envoie environ 21,6 milliards de dollars par an vers son pays d’origine. Cela représente près de 20 % du total annuel des fonds que l’Inde reçoit de l’étranger, faisant des Émirats la deuxième source de transferts mondiaux pour l’Inde juste après les États-Unis.
Sur le plan énergétique, le géant asiatique est le troisième pays importateur d’hydrocarbures au niveau mondial et dépend des importations pour 85 % du pétrole qu’elle consomme et 50 % pour le gaz. D’autre part, la part des Emirats arabes unis dans les importations indiennes de brut a quant à elle doublé entre 2021 et 2025, en passant de 5 % à 10 %, faisant d’Abu Dhabi le 4e fournisseur de pétrole de l’Inde après la Russie, l’Irak et l’Arabie saoudite.
Mais ce n’est pas suffisant pour New Delhi qui voudrait aller encore plus loin et acheter davantage aux Emirats, qui viennent tout juste de claquer la porte de l’Opep. Ainsi libéré des quotas imposés par l’Opep et à sa tête l’Arabie saoudite, les Emirats pourraient librement augmenter leur production de pétrole. Pour y parvenir, ils prévoient d’ailleurs de doubler la capacité du pipeline reliant les champs pétroliers de l’ouest du pays au port de Fujaïrah, pour contourner Ormuz, qu’ils savent désormais à la merci de l’Iran.
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Pour un Ormuz « libre »
Ensuite, assurer la libre circulation dans le détroit d’Ormuz, un passage maritime vital pour l’économie indienne, puisque une grande partie du pétrole consommé en Inde y transite. Narendra Modi a appelé à un détroit d’Ormuz « ouvert et sûr » lors de sa visite éclair aux Emirats arabes unis. « Maintenir Ormuz libre, ouvert et sûr est notre plus haute priorité », a-t-il affirmé. Tout en ajoutant que le respect du droit international était « essentiel ».
Recomposition géopolitique
Enfin, Modi cherche à renforcer l’influence de Inde dans un Golfe en pleine recomposition géopolitique, marqué à la fois par les fractures internes du Conseil de coopération du Golfe (CCG) et par la confrontation ouverte entre Iran et les Émirats arabes unis.
Dans ce contexte d’insécurité régionale grandissante, New Delhi et Abou Dhabi ont scellé, lors de cette visite, les bases d’un partenariat stratégique de défense destiné à contrebalancer l’accord de défense mutuelle conclu l’an dernier entre le Pakistan, rival historique de l’Inde, et l’Arabie saoudite.