La nouvelle circulaire de la Banque centrale de Tunisie sur le financement des importations non prioritaires suscite des interrogations sur ses effets réels sur l’approvisionnement et sur le marché parallèle.
Joint par téléphone, Leith Ben Becher, agriculteur fondateur de SYNAGRI (Syndicat national des agriculteurs de Tunisie) estime que la circulaire de la Banque centrale de Tunisie sur le financement des importations de produits dits non prioritaires ne devrait pas, en l’état, fragiliser l’approvisionnement en produits de consommation courante. Il estime que la mesure vise surtout certaines catégories de fruits frais ou secs, ainsi que d’autres produits importés jugés non essentiels, sans remettre en cause la sécurité alimentaire nationale.
En tant qu’agriculteur, il précise que cette mesure n’a pas d’impact direct sur son secteur. Il n’a pas non plus relevé d’interdiction ni de restriction concernant les activités agricoles, d’autant qu’il ne s’agit pas, à proprement parler, d’une interdiction totale. Les pièces détachées ne semblent pas explicitement concernées. En revanche, la mesure pourrait compliquer l’activité de certains professionnels, comme les restaurateurs, les traiteurs ou les pâtissiers.
Sur le fond, il juge cette décision problématique à la fois sur le plan juridique et institutionnel. À ses yeux, la Banque centrale n’est pas dans son rôle de fixer ce type de restrictions, qui relèveraient plutôt du gouvernement et du ministère du Commerce.
Il s’interroge aussi sur l’efficacité réelle d’une telle mesure. La question que beaucoup se posent est simple : est-il nécessaire d’appliquer une telle circulaire aujourd’hui ? Est-elle opportune, au regard des contraintes du moment ?
À cette interrogation, il répond que la décision pose problème à deux niveaux. Le premier est un niveau que l’on pourrait qualifier de philosophico-politico-juridique. S’il s’agit d’interdire l’importation de tel ou tel produit, il faut rappeler que la Tunisie est liée par des engagements internationaux avec l’Union européenne, les pays africains, les pays du Maghreb et d’autres partenaires encore. On ne peut donc plus procéder à ce type de limitation de manière aussi directe.
Certains objecteront qu’il ne s’agit pas d’une interdiction, mais d’une limitation. En pratique, cependant, la différence est souvent minime. La vraie question est donc la suivante : est-ce vraiment à la Banque centrale de prendre ce genre de décision ? Ne revient-il pas plutôt à l’autorité gouvernementale, notamment au ministère du Commerce, d’édicter ce type de normes ou de listes restrictives ? À son sens, la Banque centrale n’a pas vocation directe à fixer de telles restrictions.
Cela nous amène au second point : cette limitation est-elle réellement pertinente ? Au-delà de la question des compétences réglementaires, est-elle réellement opportune ? Ne risque-t-elle pas, au contraire, d’encourager certaines dérives, notamment le commerce illégal ou la contrebande, alors même que l’État cherche justement à les combattre ?
Alors que le pays dispose de 106 jours de réserves en devises. Sans être spécialiste, on comprend bien qu’en limitant l’importation de framboises séchées, par exemple, on ne soutiendra pas durablement la monnaie nationale ni les réserves en devises.
La mesure est jugée peu opportune, car elle risque de perturber un marché déjà très encadré, notamment celui des véhicules à usage personnel. Leith Ben Becher estime qu’il aurait mieux valu adopter des politiques favorisant le commerce et les exportations, plutôt que des restrictions susceptibles de freiner l’activité économique et d’être mal perçues à l’étranger.
Il souligne aussi que la Tunisie devrait davantage miser sur ses secteurs exportateurs, comme l’agroalimentaire, le textile, la restauration et l’hôtellerie. Il estime aussi que limiter certaines importations tout en demandant l’augmentation des exportations manque de cohérence économique.
Il précise : « Ce sont des décisions d’un autre temps. Personnellement, en tant qu’agriculteur et représentant d’autres agriculteurs, j’estime qu’il aurait été préférable d’adopter des mesures qui stimulent le commerce et renforcent nos exportations dans plusieurs secteurs, notamment le textile, l’habillement, la restauration et l’hôtellerie; mais aussi les exportations de produits agricoles et agroalimentaires phares, comme l’huile d’olive, les produits de la pêche ou les produits transformés. »
Il rappelle que La Tunisie dispose d’un véritable savoir-faire dans plusieurs secteurs, mais que celui-ci reste insuffisamment valorisé. Selon ce point de vue, il serait préférable de soutenir davantage les filières exportatrices plutôt que d’adopter des mesures susceptibles d’être mal perçues à l’étranger. D’autant qu’il serait incohérent de réclamer plus d’exportations tunisiennes tout en limitant, par souci d’économie à court terme, les exportations des autres vers la Tunisie.
Leith Ben Becher conclut que cette décision a des effets bien plus larges qu’une simple mesure technique. Car elle touche directement les consommateurs, les professionnels et les acteurs économiques. Il avertit surtout qu’en voulant encadrer certaines importations, on risque de pousser une partie du commerce vers le marché parallèle et les circuits informels. Il conclut : « Et c’est bien là le danger : alors qu’on pensait bien faire; on peut finir par transférer la demande vers des circuits informels. »