Depuis le milieu du 18e siècle et la théorie de la main invisible du marché théorisée par Adam Smith et le mercantilisme structurant, le monde économique subit les dérives successives couvertes par cette théorie. Une abondance de concepts a jalonné les siècles en résonance avec une théorie de rupture articulée autour du Capital, seul paramètre de référence.
Des concepts à donner le vertige, allant de plus en plus vers un libéralisme décomplexé et culminant dans un ultralibéralisme prédateur et nihiliste. Prenons une bonne inspiration, et explorons un florilège, c’est parti : Laisser-faire, Main invisible, Libre marché, Concurrence libre et non faussée, Dérégulation, Déburocratisation, Désintermédiation, Privatisation, Libéralisation, Ouverture des marchés, Libre-échange, Mondialisation économique, Globalisation des marchés, Flexibilisation du travail, Flexibilité du marché du travail, Réduction du rôle de l’État, État minimal, État-gendarme, Retrait de l’État, Désengagement de l’État, Discipline budgétaire, Austérité budgétaire, Baisse de la fiscalité, Réduction des dépenses publiques, Réformes structurelles, Responsabilisation individuelle, Méritocratie de marché, Autorégulation des marchés, Efficience des marchés, Rationalité des agents économiques, Allocation optimale des ressources, Compétitivité, Productivité, Innovation par le marché, Théorie du ruissellement (trickle-down economics), Capitalisme actionnarial, Gouvernance par le marché, Marchandisation, Financialisation, Nouvel ordre économique global, Consensus de Washington, Réformes pro-marché, Neutralité de l’État dans l’économie, Désindexation sociale, Individualisation économique, Entrepreneur de soi-même, Optimisation, Défiscalisation, Délocalisation… Ouf !
L’économie de l’attention La liste semble infinie et culmine avec des concepts répétés à satiété pour qu’ils imprègnent les esprits des derniers réfractaires : Néolibéralisme, Capitalisme de prédation, Capitalisme de rente, Capitalisme financiarisé, Accumulation par dépossession, Marchandisation totale, Hypercapitalisme, Capitalisme tardif, Capitalisme des plateformes, Capitalisme de surveillance, Capitalisme extractif.
Notre attention est une valeur et sa captation est le moyen de l’optimiser. Ces deux derniers concepts représentent le point culminant d’un capitalisme prédateur, décomplexé, vindicatif et arrogant, faisant fi de toutes les valeurs humaines parachevant l’ultime étape de son cycle d’exploitation en s’attaquant à la dernière cible : l’être humain.
Le concept de Capitalisme extractif est un modèle économique fondé sur l’extraction intensive de ressources naturelles (minerais, pétrole, forêts, terres) ou sociales (travail, données, valeur produite) avec une logique de profit maximal, souvent au détriment des populations locales et de l’environnement. Quant au Capitalisme de surveillance, il décrit un modèle économique dans lequel les entreprises collectent massivement les données personnelles des individus (comportements, habitudes, préférences) afin de les analyser, les prédire et les monétiser, notamment pour influencer les comportements de consommation. C’est aussi l’économie de l’attention, qui fait du temps de captation de l’attention des personnes un modèle économique très rentable. Notre attention est une valeur et sa captation est le moyen de l’optimiser. Ces deux derniers concepts représentent le point culminant d’un capitalisme prédateur, décomplexé, vindicatif et arrogant, faisant fi de toutes les valeurs humaines parachevant l’ultime étape de son cycle d’exploitation en s’attaquant à la dernière cible : l’être humain. Heidegger parle de la chosification du monde et de l’humain. Nous y sommes. Le terme exact de chosification (Verdinglichung) est davantage associé à Georg Lukács. Chez Heidegger, la critique apparaît surtout à travers sa réflexion sur la technique utilisée pour chosifier l’être humain.
Dans ses analyses de la technique moderne, notamment dans La Question de la technique, Heidegger explique que la modernité tend à considérer tout ce qui existe comme une ressource disponible. Il appelle cela le Gestell (souvent traduit par arraisonnement). Selon cette perspective, la nature devient un stock d’énergie exploitable, les choses deviennent des ressources et l’être humain lui-même risque d’être réduit à un simple moyen ou facteur de production.
La « chosification » signifie donc que les êtres et les réalités sont perçus uniquement comme des objets utilisables, calculables et exploitables.
La pensée de Heidegger résonne plus que jamais dans un monde où tout est transformé en objet manipulable, ce qui conduit à une perte du rapport authentique à l’être, à la nature et à l’humain. Dans le cadre d’une critique de l’ultralibéralisme, cette idée peut être rapprochée de la tendance à réduire les relations humaines, la nature et les activités sociales à des valeurs marchandes ou à des ressources économiques. Les réseaux sociaux sont devenus la plateforme sur laquelle s’opèrent cette marchandisation de l’humain et la perte des valeurs.
La pensée de Heidegger résonne plus que jamais dans un monde où tout est transformé en objet manipulable, ce qui conduit à une perte du rapport authentique à l’être, à la nature et à l’humain. Dans le cadre d’une critique de l’ultralibéralisme, cette idée peut être rapprochée de la tendance à réduire les relations humaines, la nature et les activités sociales à des valeurs marchandes ou à des ressources économiques. Les réseaux sociaux sont devenus la plateforme sur laquelle s’opèrent cette marchandisation de l’humain et la perte des valeurs.
La méritocratie est la règle
N’appelle-t-on pas aujourd’hui, dans le jargon de la science économique, les êtres humains des « Ressources» assujetties à des plans sociaux ou plus prosaïquement à un dégraissage ? Et le mot « valeur » n’a-t-il pas perdu de ses acceptions pour ne garder que le sens « argent » ? Michel Foucault résume cet état de fait dans une phrase lapidaire : « L’homo economicus est un entrepreneur de lui-même ». Il pointe du doigt le fait que le néolibéralisme soit un système où l’individu doit se comporter comme une entreprise (auto-entrepreneur). Comme toute entreprise, l’individu est aussi soumis à la règle de la productivité, de l’optimisation et le cas échéant, de la restructuration et si nécessaire, de la faillite. Il ne doit s’en prendre qu’à lui-même ! La méritocratie est la règle.
C’est aussi « la profanation du sacré » dont parlait Karl Marx, quand toutes les valeurs sont perverties, à supposer que l’humain soit une valeur sacrée, que la vie soit sacrée, que la solidarité, l’égalité aussi soient sacrées. On est passé de la fausse promesse d’un libéralisme « ruisselant vers le bas », dans une métaphore aussi désobligeante qu’inexacte, à un système de prédation qui doit tout faire sauter sur son chemin, y compris le Droit. L’autre Karl Polanyi n’avait-il pas affirmé que: «L’idée d’un marché autorégulateur impliquait une utopie complète ?». Et comme toute utopie, elle ne peut être qu’un leurre qui permet d’épuiser toutes les ressources sur le chemin d’un mirage sans cesse fuyant.
L’épuisement des ressources naturelles « drill, baby drill ! » et des ressources humaines est l’ultime objectif de l’homo economicus qui, dans un dernier élan destructeur, ne peut s’embarrasser du Droit, fusse-t-il national ou international. Le monde, tel qu’il se déploie aujourd’hui sous nos yeux, nous donne un aperçu de la «dernière frontière» à franchir, celle de la morale et du Droit pour que règne la loi du plus fort avec son cortège de guerres, d’épurations et de déshumanisation. N’avions-nous pas entendu des responsables politiques désigner les Palestiniens comme des animaux bons à être massacrés ? N’avions-nous pas entendu le chantre de l’ultralibéralisme, Mme Margaret Thatcher, dire : « There is no suchthing as society », cette chose qu’on appelle société n’existe pas ! Le Darwinisme social est à l’œuvre aujourd’hui. Force au service du capitalisme Droit de l’Homme, droit international, droit public, droit privé, droit de la personne, droit des minorités, conventions, accords multilatéraux, institutions, mécanismes internationaux, etc., tout doit disparaître, dès lors que ces garde-fous peuvent constituer un obstacle qui se dresse devant un Capital devenu hors-la-loi, pire, devenu La loi.
La conjonction entre l’ethno-nationalisme et le libertarianisme autoritaire résume la tendance liberticide qui se précise dans les pays dits « démocratiques ». L’exemple des Etats-Unis ne laisse aucun doute sur la volonté d’imposer un système d’exploitation qui détourne les règles pour mieux assujettir les citoyens. On parle davantage de « démocrature » que de démocratie. Un néologisme barbare qui traduit la fin de l’ère des pouvoirs et des contre-pouvoirs (checks and balances) et l’obsolescence des institutions. Congrès contourné, services publics criminalisés et dégraissés (DOGE), étonnamment justifiés par Russell Vought, directeur du Bureau de la gestion et du budget, dans son « Projet 2025 » soutenu par The Heritage Foundation, affirmant sans complexe qu’il faut « traumatiser » les fonctionnaires de l’Etat fédéral pour rendre inévitables leurs démissions.
Le Darwinisme social est à l’œuvre aujourd’hui. Force au service du capitalisme Droit de l’Homme, droit international, droit public, droit privé, droit de la personne, droit des minorités, conventions, accords multilatéraux, institutions, mécanismes internationaux, etc., tout doit disparaître, dès lors que ces garde-fous peuvent constituer un obstacle qui se dresse devant un Capital devenu hors-la-loi, pire, devenu La loi.
Police de l’épuration ethnique (ICE) avec ses violations des droits et de l’intégrité physique, Police de la pensée en s’attaquant à la recherche scientifique et aux universités, suppression de plus de 7800 contrats et subventions de recherche et purge de personnel scientifique à hauteur de 25000 en 2025 .
Attaque contre les institutions nationales à coup de coupe budgétaire, et abrogation de lois, retrait des engagements internationaux, qu’il s’agisse de la santé comme avec l’OMS ou de l’environnement. Comble du comble : remise en question des accords commerciaux bilatéraux et multilatéraux, désormais considérés comme contraignants face au rouleau compresseur de l’ultralibéralisme prédateur.
Du Venezuela à l’Iran en passant par le Canada et le Groenland, le seul mot d’ordre est celui de la force au service du Capitalisme extractif (énergie fossile et terres rares) soutenu par un Capitalisme de surveillance décomplexé et vindicatif. MAGA et GAFA sont désormais main dans la main pour instaurer un système de captation prédatrice des institutions nationales et internationales pour les remplacer par une gouvernance mondiale régie par la finance et les algorithmes débarrassés de toutes les contraintes. Le mensonge du « ruissellement vers le bas » s’avère être un drainage systématique partant, plus que jamais, du bas vers le haut.
C’est la fin d’une époque et d’un ordre issu de la 2e Guerre mondiale et le début d’une ère de la prédation qui fait sauter toutes les digues et tous les contrepouvoirs. Ethno-nationalisme et High-Tech sont les deux mamelles nourricières du Nouvel (dés)-ordre mondial. L’Etat est vidé de ses pouvoirs, les institutions contournées, et la démocratie, déjà réduite à la portion congrue, celle des urnes, est à présent un leurre que la machine de propagande, de contrôle et de manipulation a fini par réduire à néant.
L’humanité se trouve aujourd’hui face à un tournant historique, mais aussi face à ses responsabilités. Détourner le regard et accepter l’avènement de l’ère de la prédation nihiliste avec son renversement des valeurs et ses privations des libertés. Ou alors, trouver les ressources nécessaires pour, d’abord, s’indigner et s’opposer, et par la suite s’engager dans un long processus de reconstruction. Repenser la démocratie et ses mécanismes, refonder l’Etat de droit et ses institutions, sortir du mercantilisme et restaurer les valeurs de solidarité, d’équité et d’égalité. Le chantier est certes colossal, mais l’enjeu l’est tout autant. Esclavage moderne et autoritarisme, contre liberté et délibérations. Le choix est vite fait.
Source : https://grant-witness.us/apply.html https://data.opm.gov
Par Hédi Ben Abbes, universitaire, spécialiste en droit international
Cette tribune est à trouver dans le magazine L’Economisme maghrébin n°940, du 11 au 25 mars 2026.