Le franc suisse a atteint cette semaine son niveau le plus élevé face au dollar américain depuis onze ans, confirmant l’élan des valeurs refuges en ce début d’année 2026 marqué par de fortes incertitudes géopolitiques et économiques. Cependant, cette appréciation inquiète de plus en plus les autorités helvétiques, soucieuses de ses répercussions sur une économie largement tournée vers l’exportation.
Depuis janvier, la monnaie suisse s’est appréciée de 3,5 % face au dollar, après un bond de 12,7 % sur l’ensemble de 2025. Cette progression est alimentée par l’imprévisibilité de la politique commerciale américaine, les doutes sur l’indépendance de la Réserve fédérale et les tensions géopolitiques croissantes, notamment au Groenland, en Amérique latine et au Moyen-Orient.
« D’un point de vue géopolitique, chaque nouvelle escalade accroît l’incertitude », a expliqué, mercredi 28 janvier, Martin Schlegel, président de la Banque nationale suisse (BNS), en marge du Forum économique mondial de Davos. « Or, cette incertitude renforce le franc suisse, ce qui complique considérablement la conduite de notre politique monétaire. »
Contrairement à de nombreuses grandes économies, la Suisse évolue dans un contexte de très faible inflation. Avec un taux d’inflation de seulement 0,1 % et un taux directeur de la BNS fixé à 0 %, le pays se rapproche dangereusement de la déflation. Un franc trop fort accentue ce risque en réduisant l’inflation importée et en pesant sur la compétitivité des exportations.
« Le franc reste solide car la demande pour de nombreux produits suisses est relativement insensible aux variations de prix », explique Giuliano Bianchi, cofondateur de l’Institut Quantitas de l’EHL. Dans des secteurs clés comme la pharmacie, la haute précision industrielle ou les services à forte valeur ajoutée, l’appréciation de la monnaie ne freine pas fortement la demande étrangère, ce qui limite les mécanismes naturels de correction du taux de change…
Un autre levier reste l’intervention directe sur le marché des changes, par la vente de francs et l’achat de devises étrangères. Mais cette option est politiquement sensible, notamment vis-à-vis des États-Unis. La Suisse a récemment conclu un accord pour réduire ses droits de douane américains de 39 % à 15 %, après avoir été placée sur une « liste de surveillance » de partenaires soupçonnés de pratiques monétaires discutables…
Malgré cela, de nombreux analystes estiment que la trajectoire du franc restera haussière à moyen et long terme. « Le franc suisse est historiquement l’une des monnaies les plus solides au monde », souligne Lloyd Harris, Premier Miton Investors. « Son statut de valeur refuge, la hausse de l’or et l’excédent structurel de la balance courante soutiendront sa résilience, même si la BNS intervient ponctuellement ».
Claudio Sfreddo, de l’EHL, rappelle toutefois que la marge de manœuvre de la Banque centrale se réduit : « La sensibilité politique accrue autour des interventions sur le marché des changes accentue le conflit entre stabilité des prix et soutien à la croissance ».
Face à ces contraintes, Martin Schlegel se veut ferme :« Nous sommes prêts à intervenir sur le marché des changes si nécessaire. La BNS fera tout ce qu’il faut pour remplir sa mission, même si cela doit provoquer des tensions diplomatiques ».
Le franc suisse, valeur refuge par excellence, apparaît ainsi à la fois comme une force et un défi majeur pour l’économie helvétique en 2026.