Moncef Boussanouga Zammouri: “Sans une loi de change appropriée, sans une Administration efficace, il est difficile d’attirer des IDE en Tunisie”

Moncef Boussanouga Zammouri,

Evoluant à contre-courant et contrairement aux analystes pessimistes, Moncef Boussanouga Zammouri, président de l’Institut tunisien des experts-comptables, président du Comité exécutif de KPMG Afrique francophone, spécialisé en audit, expertise-comptable et conseil, se veut optimiste d’un optimisme de raison.

Il croit en la capacité des Tunisiens de relancer leur économie et de saisir les opportunités qui s’offrent à travers le monde. Il s’est donné, par pur patriotisme, pour mission, au travers de ses fonctions et de l’étendue de son réseau mondial, de valoriser et de porter à cet effet sur les fonts baptismaux le site Tunisie Pour y parvenir,  le gouvernement doit, en urgence, entreprendre quatre réformes : la révision de la politique de change, la stabilisation de la fiscalité, la garantie de la sécurité juridique et la réforme de l’Administration, avec comme corollaires l’efficacité et la motivation des cadres.

L’ultime objectif étant de mettre en confiance les investisseurs. Au cours de cet entretien, Moncef Bousannouga, au patriotisme chevillé au corps, revient sur l’ampleur que prend la pression fiscale qu’il considère comme l’une des plus élevées en Afrique. Il évoque de son ton calme, non sans une réelle amertume, la tendance de l’économie tunisienne à se transformer en une économie d’impôt. Il faut se garder de franchir le pas. D’autant, dira-t-il,  qu’il n’y a aucune fatalité à cela. Interview

Est-ce qu’aujourd’hui, nous sommes en capacité de générer 70 milliards de dinars ?

Moncef Boussanouga Zammouri: Moi, je crois aux potentialités. Je sais, comme l’a dit notre ami Fadhel Abdelkefi, ancien ministre des Finances, que « les problèmes de l’économie tunisienne peuvent être résolus par un simple trait de crayon ».

Avec 1,2 million de cadres expatriés qui ont transféré, cette année, 8 milliards de dinars, s’ils peuvent, demain, déployer un surcroît d’efforts et transférer 16 milliards de dinars, ils contribueront à la résolution de beaucoup de problèmes que rencontre actuellement le pays.

Il y a une deuxième piste à explorer : le tourisme. Si on adapte le secteur à la demande internationale – dans le Sud tunisien, on vient de créer une zone touristique à Beni Khedeche – on pourrait générer facilement 6 milliards de dollars. Les exportations du textile peuvent également générer d’énormes surcroîts de recettes.

“Aujourd’hui, notre PIB s’élève à 145 milliards de dinars”

Autre créneau, nous sommes parmi les pionniers dans le secteur des TIC, de l’ingénierie, des soins médicaux, de l’enseignement supérieur, pour lesquels il y a une forte demande africaine. Aujourd’hui, notre PIB s’élève à 145 milliards de dinars. Si on confectionne une loi de change comme au Maroc et si on libère l’investissement, le PIB sera de l’ordre de 300 milliards de dinars. A cette fin, et à titre indicatif, l’arsenal de Menzel Bourguiba peut être transformé en site informatique. Idem pour les sites d’Enfidha et de Bizerte.

Nous pouvons également résoudre le problème du stress hydrique. Nous avons la possibilité de le faire. La Tunisie engrange beaucoup de ressources en eau (eau verte, eau grise et eau bleue). Nous avons aussi un gros potentiel en matière d’énergie verte. A ce sujet, nous avons élaboré, en partenariat avec des économistes, une étude financée par le PNUD. Nous avons constaté que la Tunisie était pionnière en matière d’énergie verte. Et pour cause : l’Agence nationale de maîtrise de l’énergie (ANME) a été créée depuis les années 70. La Tunisie l’a fait, alors qu’elle avait l’autosuffisance en pétrole et en gaz. Elle pensait déjà à l’énergie renouvelable et à la période post-pétrole. L’ANME est une institution pionnière qui a vu le jour avant même que des institutions similaires ne soient mises sur pied dans les pays développés et dans laquelle les meilleurs cadres y travaillaient.

Aujourd’hui, le Maroc est devenu pionnier en matière d’énergie solaire.

Il y a quand même beaucoup de si…

Pour résumer, la relance de la croissance économique est tributaire de l’impulsion de l’investissement dans des secteurs clés, d’une loi de change comme celle en vigueur au Maroc et d’une réforme de l’Administration avec comme composante principale la motivation des cadres. On peut s’inspirer, pour ce faire, de l’expertise développée par un pays comme le Rwanda. Par ailleurs, il serait intéressant de penser dès maintenant aux opportunités d’investissement que pourraient générer la fin de la guerre russo-ukrainienne et les nouveaux changements géostratégiques.

Moncef Boussanouga Zammouri : Il faut aussi réfléchir à un nouveau deal avec les syndicats

Il faut aussi réfléchir à un nouveau deal avec les syndicats. Personnellement, je crois au patriotisme de l’UGTT. Si on discute avec ses responsables et si on associe la centrale syndicale à la prise des décisions et à l’élaboration des réformes, celle-ci ne peut qu’adhérer.

De mon point de vue, tout doit passer par la concertation et la discussion. Il faut en quelque sorte faire développer une ingénierie et une pédagogie de transformation. Un Pib de 300 milliards de dinars, on peut le réaliser en cinq ans. Et quand Fadhel Abdelkefi dit que les problèmes de l’économie du pays peuvent être résolus par un trait de crayon, il n’invente rien en fait.

L’instabilité fiscale qui prévaut actuellement dans le pays ne risque-t-elle pas de compromettre la mobilisation de nouveaux flux d’investissements directs étrangers ?

L’instabilité fiscale est en fait une ancienne nouvelle problématique. Elle ne peut que compromettre l’investissement, qu’il soit local ou extérieur. Car les investisseurs étrangers passent une année à étudier leurs projets sur la base des textes disponibles. Lorsqu’ils arrivent en Tunisie, ils sont désagréablement surpris de trouver que les textes ont changé. Automatiquement, ils changent de cap et s’orientent vers des sites plus incitatifs.

Sans stabilité fiscale et sans stabilité juridique en général, personne ne s’intéressera à la Tunisie et personne n’osera s’y aventurer pour investir. Sans une loi de change appropriée, sans une Administration efficace avec des fonctionnaires motivés, il est difficile d’attirer des IDE en Tunisie, même si notre pays demeure, objectivement, un site attractif. Tout le monde a besoin de la Tunisie.

Contrairement aux apparences, l’environnement mondial est favorable pour la Tunisie. Les Tunisiens peuvent en tirer le meilleur profit, à la seule condition de savoir saisir les opportunités. Parmi celles-ci, figue l’offre de recrutement de main-d’œuvre qualifiée par certains pays européens (France, Allemagne…). C’est ce qu’on appelle l’émigration voulue ou organisée, laquelle peut générer des milliers d’emplois pour les Tunisiens.

Cet extrait de l’interview est disponible dans le Mag de l’Economiste Maghrébin N°860- du 4 au 18 janvier 2023. 

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Directeur du groupe de presse des magazines "L'Economiste Maghrébin", "Le Manager" et "L'Etudiant", Hédi Mechri est également éditorialiste pour l'Economiste Maghrébin. Avant de lancer le magazine "L'Economiste Maghrébin" en 1990, cet ancien professeur d'économie à  l'IHEC a été directeur de rédactions de plusieurs magazines. Ce père de trois enfants a obtenu un doctorat d'Etat à  l'Université Panthéon-Sorbonne (Paris 1) en 1978.

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