Le salut ou le chaos

Enfin, une brève éclaircie qui vient contredire un sentiment erroné, ancré et largement répandu au sein des sphères dirigeantes. Acheter la paix sociale, entendons-nous dire à l’issue de chaque round de négociations sociales. C’est se méprendre sur le compte de l’UGTT. Comme si le souci d’indexer les salaires sur les prix était sa préoccupation majeure et sa principale source de revendication.

L’UGTT vient de faire la démonstration de la vacuité de cette vieille antienne, pour le moins méprisante. Elle a d’autres occupations que la seule défense du pouvoir d’achat qui se rétrécit comme peau de chagrin, mettant en détresse sinon en difficulté de larges franges des forces vives de la nation. Qui ont, depuis, beaucoup perdu de leur éclat et de leurs illusions.

L’UGTT est en droit d’obtenir davantage que ce qu’elle a fini par accepter. Sans doute parce qu’elle s’est présentée moins dans la posture d’un syndicat que dans le rôle qui fut de tout temps le sien, en étant à l’avant-garde du combat pour l’indépendance et la souveraineté nationales.

“Acheter la paix sociale, entendons-nous dire à l’issue de chaque round de négociations sociales. C’est se méprendre sur le compte de l’UGTT”

L’obligation de ne pas se laisser dévaster par l’inflation ne doit pas la conduire à sonner le glas d’un éventuel accord avec le FMI, vital pour le pays. Sans lequel il s’enliserait à jamais dans la crise et dans les affres de la faillite économique et financière.

L’UGTT version 2022 a fait parler son ADN sans se mettre vent debout dans ses revendications salariales. Elle a, d’évidence, peu de points de convergence avec l’exécutif, mais elle a en mémoire ses fondamentaux dont elle ne peut se détourner. Elle a d’autres lignes rouges que celles qu’elle s’attribue parfois sans raison. L’UGTT se présente comme le bouclier institutionnel et politique de la République, de la nation, de l’indépendance nationale et de l’État lui-même, dusse-t-elle pour cela en payer le prix et assumer une large part de sacrifice.

De fait, l’accord salarial récent avec le gouvernement était loin d’être à l’avantage de l’UGTT, tant s’en faut. Au final, l’augmentation des salaires n’aura été que de 5% quand l’inflation franchit, dans un terrible fracas social, la barre des 8,5%. Elle finira vraisemblablement l’année dans la zone à très haut risque des deux chiffres.

Preuve si besoin que la paix sociale ne s’achète pas quel qu’en fût le prix, car elle sera toujours sous la menace du moindre aléa social et sociétal. Elle se construit au moyen d’un dialogue difficile certes, mais franc, sérieux et responsable. Un dialogue où se croisent volonté politique sincère et confiance partagée. Il n’y a que de cette manière qu’on peut conjurer les menaces et prévenir les périls.

“L’obligation de ne pas se laisser dévaster par l’inflation ne doit pas la conduire à sonner le glas d’un éventuel accord avec le FMI, vital pour le pays”

Bref retour sur les faits. Il y a peu de temps encore, le dialogue entre le gouvernement et la centrale ouvrière paraissait impossible. Les discussions étaient arrêtées ou suspendues à peine entamées. Les deux protagonistes se parlaient sans s’écouter, s’observaient sans se regarder…

L’UGTT revendiquait à bon droit l’indexation des salaires sur l’inflation en folie, rendant insupportable le coût de la vie. Le gouvernement, empêtré dans ses difficultés financières et budgétaires, ne pouvait s’aventurer au-delà de ce qui est possible sans déclencher une spirale inflationniste aux effets dévastateurs. Et sans provoquer, en arrière-plan, l’hydre du FMI qui voudrait voir réduire la part de la masse salariale dans le PIB, il est vrai exorbitante sous l’effet moins des niveaux de salaires que de la pléthore des effectifs.

Le temps nous est compté. L’urgence frappe à nos portes et abîme nos états financiers et nos réserves de change. Le spectre de la banqueroute et du défaut de paiement plane sur le pays. Très peu de distance nous sépare du Club de Paris et peut-être même de celui de Londres.

Pas étonnant que le pays manque de tout pour avoir perdu la confiance de ses fournisseurs et des bailleurs de fonds qui ne sont pas loin de nous ranger parmi les pays parias. Les pénuries s’installent et s’incrustent, avec leur cohorte de trafiquants et de spéculateurs patentés.

“Le gouvernement, empêtré dans ses difficultés financières et budgétaires, ne pouvait s’aventurer au-delà de ce qui est possible sans déclencher une spirale inflationniste aux effets dévastateurs”

Inutile, dans ces conditions, de s’en prendre aux effets de la spéculation dont on a fait le lit, plutôt que de s’attaquer à la cause en créant un choc d’offres pour approvisionner les marchés et dissuader les spéculateurs et les profiteurs de crise et de guerre.

Dans ce combat pour la survie, il nous faut impérativement l’aval du FMI, aux conditions qui sont les siennes, mais qui auraient dû être les nôtres. C’est lui qui tient les cordons de la bourse et donne le signal aux créanciers suspendus à son feu vert.

Le passage par le FMI est d’autant plus obligé que le pays est miné par un climat de défiance et d’hostilité des marchés. Il nous faut mobiliser près de 19 milliards de dinars -plus du tiers des dépenses budgétaires- d’ici la fin de l’année, alors même que l’État a épuisé toutes nos capacités de financement interne, sauf à relancer de plus belle la planche à billets avec les conséquences que l’on redoute.

L’UGTT a conscience de la gravité des enjeux et des défis du moment. Elle a pris sur elle ce que l’État ne peut prendre sur lui-même, pour ne pas compromettre la seule issue qui lui reste, un accord dûment conclu et au plus vite avec le FMI.

Il y a donc nécessité, au motif de réduire la part des salaires dans le PIB, que la hausse des salaires des employés de l’État ne couvre qu’une faible partie des pertes de pouvoir d’achat qui n’assure plus, pour beaucoup, le minimum vital. La centrale ouvrière a pris ses responsabilités et encourt de sérieux risques. Elle en mesure les conséquences au regard de l’étendue des frustrations, des déceptions et de la colère de la population qui n’en peut plus.

“Dans ce combat pour la survie, il nous faut impérativement l’aval du FMI, aux conditions qui sont les siennes, mais qui auraient dû être les nôtres”

A charge pour l’État d’assumer à son tour ses propres responsabilités, d’agir là où il faut et comme il se doit de le faire. L’exécutif, car c’est de lui qu’il s’agit, doit éviter de se répandre en injures, en invectives et en menaces contre-productives à tout va.

Il n’a d’autres ennemis en matière d’inflation, d’approvisionnement des marchés que son immobilisme, son déni de la réalité et son inefficacité. Il s’est laissé fourvoyer dans le labyrinthe, les sables mouvants, le marécage et le cloaque de la politique. Au risque d’inhiber toute velléité de sursaut national.

Sans apaisement politique, sans vision économique, point d’investissement et de croissance. Et moins encore de stabilité des prix et de cohésion sociale, accord ou non du FMI. Le chaos ou le salut. C’est ici moins qu’ailleurs qu’apparait le danger imminent. Pour l’heure, c’est sans doute la seule certitude.

(Article publié dans L’Économiste Maghrébin n°853 du 28 septembre au 12 octobre 2022)

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Directeur du groupe de presse des magazines "L'Economiste Maghrébin", "Le Manager" et "L'Etudiant", Hédi Mechri est également éditorialiste pour l'Economiste Maghrébin. Avant de lancer le magazine "L'Economiste Maghrébin" en 1990, cet ancien professeur d'économie à  l'IHEC a été directeur de rédactions de plusieurs magazines. Ce père de trois enfants a obtenu un doctorat d'Etat à  l'Université Panthéon-Sorbonne (Paris 1) en 1978.

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