Danger imminent

risques et gouvernance

Rien n’est jamais sûr, mais il semble que le président de la République Kaïs Saïed s’emploie à donner du temps au temps ; à se hâter lentement pour ainsi dire. Attitude si décalée par rapport à la réalité, qu’elle confine au déni. Le pays subit la dictature de l’urgence et ne doit sa survie qu’à d’éphémères expédients.

Le chef de l’État ne semble pas s’en préoccuper, embourbé qu’il est dans le guêpier politique et constitutionnel. Il évolue et décide à son rythme, forcément lent. Hors d’interactions économique, politique, diplomatique et d’éruptions épidermiques sociétales, qui font partir en lambeaux la cohésion sociale et l’unité nationale. Là précisément où le bât blesse et où il s’expose le plus.

Au siècle de la vitesse, le moindre retard est vite sanctionné. Kaïs Saïed ne fait pas de distinction entre le temps long de la politique – du reste pas si long que cela – et le temps court, très court de l’économie, dont il se détache ostensiblement. L’impératif économique est occulté, maintenu en rade, à la traîne du processus de transition constitutionnel et politique de l’après-25 juillet 2021.

L’auteur du coup de barre qui mit fin à l’hégémonie et à l’expansionnisme de l’islam politique pouvait-il emprunter, à cet effet, d’autres raccourcis sur le chemin escarpé de la politique ? L’avenir le dira. Seule certitude, on payera un lourd tribut pour n’avoir pas su faire l’économie du temps.

« L’impératif économique est occulté, maintenu en rade, à la traîne du processus de transition constitutionnel et politique de l’après-25 juillet 2021 »

Pendant près de trois mois – une éternité -, le pays est contraint à un confinement économique, à force d’immobilisme et de vacance gouvernementale, au moment où il se libérait du danger mortifère et de l’angoisse de la crise sanitaire.

On s’attendait à un choc de croissance dans la foulée du choc de confiance du 25 juillet. Il aurait fallu pour cela des signaux encourageants et des mesures significatives pour libérer l’investissement et la croissance. Que savons-nous des intentions, de l’éventuel programme et de la nécessaire feuille de route dont n’a jamais fait mention le chef de l’État, désormais seul maître à bord ?

La vérité est que la croissance n’est pas à l’ordre du jour. L’économie nationale sera, une fois de plus, privée des retombées de la reprise mondiale. Par le passé, un point de croissance dans la zone Euro générait 0,7% point de croissance localement, du fait de l’intensité des échanges et de l’interdépendance des économies. L’UE terminera l’année 2021 sur une trajectoire de croissance de plus de 6%.

On mesure, à l’évocation de ces chiffres, l’étendue de nos pertes. Un immense gâchis. Sans compter que nos compétiteurs directs dans la région vont creuser l’écart, accentuer leur avance et nous reléguer au rang des pays à l’avenir incertain.

Foin de discours incantatoires auxquels nous a habitués le chef de l’État. La croissance, tout autant que la confiance, ne se décrète pas ; elle se construit à force de labeur, de mesures de relance, de bouclier économique, de mécanismes de soutien, de pertinence dans les choix et de clarté dans la
vision.

« Que savons-nous des intentions, de l’éventuel programme et de la nécessaire feuille de route dont n’a jamais fait mention le chef de l’État, désormais seul maître à bord ? »

Le fait est qu’on sait très peu de chose sur l’architecture et l’orchestration de la loi de finances complémentaire 2021 et du projet de loi de finances (PLF) 2022, sinon que la première doit dans l’urgence mobiliser, pour boucler l’année, plus de 8 milliards de dinars d’aide bilatérale, le seul créneau qui nous soit encore accessible, si tant est que les pays donateurs frères et amis y consentent, sans nous faire subir la pire des humiliations. Quant au PLF qui n’en est plus un, puisqu’il ne sera plus soumis aux discussions de la défunte ARP, il se décidera en Conseil des ministres, sous la présidence du chef de l’État, qui le ratifiera.

Exit débats et projections budgétaires, préférences nationales de structures, nature des politiques publiques et sectorielles, si elles existent, inclination sociale ou impératif financier, relance ou rigueur sur fond d’austérité…

Le budget, ultime démonstration de transparence, s’entoure d’opacité et a, de ce fait, toute l’apparence d’une boîte noire. Plus de 75 jours d’attente, d’immobilisme et de vide gouvernemental ont balayé l’état de grâce propice à toutes les audaces.

Dans les jours, sinon les heures qui ont suivi le 25 juillet, le chef de l’État pouvait faire passer les réformes qui s’étaient jusque-là fracassées contre le mur des oppositions, des résistances, des réticences et de l’hostilité des groupes de pression et des corporatismes. Il pouvait s’attaquer avec succès aux architectes et ingénieurs du chaos : le choc de confiance qu’il avait suscité était si fort, que tout devenait possible, jusqu’à ressusciter le miracle tunisien.

« Le budget, ultime démonstration de transparence, s’entoure d’opacité et a, de ce fait, toute l’apparence d’une boîte noire »

Le chef de l’État, au sommet de sa popularité, s’est ouvert un large boulevard ; il pouvait profiter de l’alignement des planètes pour sortir l’économie de sa léthargie et la libérer de ses poids morts, de ses pesanteurs bureaucratiques et de la… corruption. Il a choisi de défendre une cause, plutôt que de s’engager sur un programme précis et une feuille de route détaillée, qui auront élargi nos horizons, donné plus de chair au choc de confiance, stimulé l’ardeur et l’envie d’investir des chefs d’entreprise.

Les convictions d’ordre moral l’ont emporté sur le reste. Il est parti en croisade contre la corruption, dans un combat aux issues incertaines, s’il n’est pas engagé par les magistrats eux-mêmes. Certes, la guerre contre la corruption est essentielle en raison de son coût rédhibitoire et de ses effets dévastateurs sur l’économie et la société. Mais elle ne saurait, à elle seule, tenir lieu de politique économique et sociale, à moyen et long terme.

Rendre à l’État et à la collectivité locale ce qui leur appartient, en s’attaquant à la corruption, à l’évasion fiscale et au blanchiment de l’argent que génère le secteur informel… oui, et mille fois oui.

Sauf qu’il faut faire preuve de discernement et de beaucoup de justesse dans les propos pour éviter que ne se propagent dans l’opinion des réactions du genre « tous pourris », sans considération aucune pour celles et ceux au-dessus de tout soupçon.

Il faut se garder que ne s’installe, fût-ce inconsciemment, un tel climat de suspicion collective, aux antipodes de ce qu’il faut comme sérénité pour remonter le moral, aujourd’hui en berne, des professionnels de l’économie. Ces derniers sont exposés à tous les risques : politique, économique, technologique et financier, avec des charges d’intérêts plus élevées que leur marge bénéficiaire. Ils sont en stand-by, sans visibilité, en attendant que l’exécutif – aujourd’hui aux seules mains du chef de l’État – lève le voile sur ses propres intentions politiques et sur son programme économique.

D’où cette lancinante question : comment sortir du piège de la politique ? Comment concilier le temps long de la politique et celui ultra-court de l’économie ?

« Certes, la guerre contre la corruption est essentielle…Mais elle ne saurait, à elle seule, tenir lieu de politique économique et sociale, à moyen et long terme »

On a eu droit à un début de solution avec la désignation de la cheffe du gouvernement, Mme Najla Bouden. Géologue de son état, elle a vocation à s’immerger dans le passé très lointain. Pour autant, elle a de larges attributs en matière de prospective et de projection dans le futur, pour avoir été aux responsabilités au sein du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique. Elle connaît la valeur du temps et n’ignore pas le coût de l’inaction.
On s’étonne qu’elle ait mis autant de temps pour former un gouvernement d’urgence, jusque-là le maillon manquant dans la chaîne de salut national. D’autant qu’elle est déliée de toute contrainte politique et partisane.

L’attente n’aura pas été vaine. La composition du nouveau gouvernement est conforme à l’air du temps. L’impératif économique et financier ne s’est jamais autant imposé. La moitié des ministères sont de véritables véhicules et moteurs de la croissance. Non que les autres ministères n’y contribuent guère, mais le souci de redresser les finances publiques et de renouer avec une croissance inclusive est largement affirmé.

Un gouvernement de crise, sans en avoir l’apparence. Il aura suffi de peu de mots à la cheffe du gouvernement pour préciser sa feuille de route. Et le combat qu’elle entend mener pour extraire le pays des griffes de la corruption et le libérer de l’emprise de la bureaucratie. Tâche immense, titanesque.

Sa tâche est certes immense. Le temps lui est compté. Le compteur de la dette s’affole, le spectre du défaut plane sur le pays, les sources de financement internes et externes se tarissent.

Les versements problématiques des salaires et des retraites de fin de mois ainsi que les remboursements à répétition encore plus hypothétiques du service de la dette posent problème et relèvent d’une équation impossible. Pendant ce temps, les prix brûlent les doigts et l’armée de chômeurs et les adversaires irréductibles du Président Kaïs Saïed mettent le feu aux poudres. Danger imminent.

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