Ni tout à fait le même ni tout à fait un autre… (1ère partie)

Kaïs Saïed

Toute action politique peut être envisagée au point de vue ou de sa perfection ou de la quantité de temps dans laquelle elle a été effectuée. Selon la nature des tâches et des critères choisis, on parlera dans un cas de précision ou d’exactitude, dans l’autre de rapidité ou de vitesse. Ce double aspect de l’efficience- rapidité et précision- a toujours posé de délicats problèmes. Si l’on se réfère à la démarche « émancipatrice » adoptée depuis le 25 juillet par Kaïs Saïed, on pourrait s’attendre à une relation inverse entre ces deux aspects de l’efficience. C’est-à-dire que, pour lui, plus on va vite, moins on est précis et inversement.

Si au lieu de considérer les tâches on se tourne vers l’individu, dans la violence et l’impétuosité du chef de l’Etat tout, chaque fois qu’il est question de justice sociale et de répression des abus, est affaire de tempo, de cadence et de rythme : largo, moderato, allegro. Tout le contraire des inopportunes impatiences des patriotes éclairés venus réclamer samedi la fin des mesures exceptionnelles instaurées par le président Kaïs Saïed.

Quant à ses fervents partisans, profondément dépités par l’insignifiance de ses actions pour redresser le pays, ils commencent à douter de ses capacités à sévir et à réformer. Et ils ne savent toujours pas combien de temps il faut encore attendre avant de rejoindre le camp d’en face. Pour le moment, entre ses farouches opposants et ses thuriféraires acharnés, Kais Saïed a quand même réussi, dans la division, à rassembler le pays autour de sa personne avant de faire ce vide.

Le fiasco carthaginois n’est pas nouveau. Moncef Marzouki, un homme futile devenu un chef d’Etat dérisoire à la posture grossière, avait lourdement affecté la plus solennelle des fonctions et piétiné la dignité de son détenteur.

Béji Caïd Essebsi, élu au suffrage universel direct, lui succéda. Malgré l’âge avancé, il n’avait rien perdu de son acuité d’esprit et possédait surtout la stature présidentielle qui lui permettait d’être la voix de la Nation dans les moments cruciaux. Il avait cependant ses défauts, le plus saillant desquels étant celui de détruire avec opiniâtreté et cynisme ce qu’il a mis tant de patience et d’application à édifier: son parti et ses partisans.

On a cru, après presque cinq années de mise à l’épreuve du processus démocratique né des élections de 2014, que la simpliste cervelle de bien des citoyens finirait par reconnaître que la pratique politique, à tous les niveaux, était devenue une serrure compliquée. Et que la préparation des changements politiques et des innovations sociales nécessaires s’exprimerait d’abord à travers la volonté souveraine incarnée au sommet de l’Etat. Que nenni!

Loin de réduire fortement la soif de pouvoir, la perspective de le conquérir n’a fait qu’augmenter chaque jour davantage le nombre des prétendants. Dans la mesure où la démocratie était censée donner, théoriquement à tous, le même droit et la même aspiration de pouvoir d’un jour briguer la fonction de chef d’Etat, la complexité d’un régime de liberté dans un pays sous-développé n’a guère découragé les postulants qui continuaient à nourrir le même légitime espoir de pouvoir un jour concourir. Cela avait conduit, après un tamisage pourtant laborieux, au surgissement victorieux pour le deuxième tour de la présidentielle de deux candidats imprévus : Nabil Karoui, un malfaiteur qui a longtemps profité, aidé en cela par un audio-média mis à son service, du délitement du pouvoir, de la fraude et de l’évasion fiscale, de la corruption et du non-respect de la loi; et Kaïs Saïed dont, bien que figure médiatique omniprésente, on ne connaissait ni engagement politique, ni passé militant ou associatif, ni partisans qu’il dominait par le seul ascendant de son génie personnel, ni activité passée dans tout ce qui a trait à la conception des programmes et l’administration des choses. De même qu’il n’est pas le leader emblématique d’un mouvement social, ni un défenseur tenace des droits de l’Homme.

Kaïs Saïed ignorait sans doute que l’exercice politique requiert de plus en plus un langage simple et souvent fort expressif. Dans un environnement encombré par les moyens de communication de toutes natures, le message politique, qui reste fortement attaché à l’identité de l’acteur, se manifeste par excellence dans la vie politique et institutionnelle. A savoir l’aire dans laquelle les acteurs politiques exercent leurs pouvoirs et l’étendue sur laquelle ils déploient les stratégies de communication et de visibilité.

Si Kais Saïed est entré en politique, c’est afin d’affirmer fortement son besoin d’exister. Car le fait de se sentir en insuffisance de lisibilité était devenu intenable et vécu comme une forme d’asphyxie. Ayant assuré par de nombreux et constants rappels déclaratoires, une certaine permanence, il se considérait désormais comme ayant vocation à être dans l’alternance et ressentait le désir de donner traduction institutionnelle à cette aptitude qu’il pense avoir pour jouer dans la société un rôle majeur au nom de la volonté bien vague de changer le monde.

La science politique est une science des transitions. Machiavel ne se demandait pas quelle est l’essence métaphysique du pouvoir, mais plutôt comment il se conquiert, comment il se conserve et comment il se perd. Ce qui se passe en Tunisie depuis 2011 en est un cas concret, un terrain sur lequel ceux qui adhèrent aux lois de l’histoire se sentent plus à l’aise

La Tunisie, la Libye, l’Egypte et la Syrie se ressemblaient alors tellement qu’il était logique qu’ils connaissent les mêmes évolutions et qu’un ensemble de contestations populaires de nature inédite aient pu simultanément ébranler les fondements d’Etats autoritaires en crise.

Dès lors, on pouvait prouver que les systèmes politiques obéissent à des règles communes correspondant à des formes déterminées de domination. Les changements politiques affectant les pays du « Printemps arabe » sont perçus comme les plus importants dans ces nations depuis leur accession à l’indépendance. Cette transformation fut qualifiée de « transition » dans la mesure où elle imposa, du moins pour la Tunisie, une nouvelle Constitution modifiant fondamentalement le système politique du pays. Certains des anciens acteurs de la scène politique restèrent en place; d’autres souffrirent de la rénovation. Mais tous durent s’adapter à de nouvelles règles du jeu affectant les organes de l’Etat et leurs relations mutuelles.

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