La philosophe Emna Belhaj Yahia : « Asphyxiés, nous refusions de mourir »

Emna Belhaj Yahia

Dans une tribune remarquable et remarquée publiée sur les colonnes du prestigieux journal de référence, Le Monde, Emna Belhaj Yahia, philosophe humaniste et écrivaine tunisienne prolifique de langue française, s’est penchée sur l’avant et l’après l’initiative présidentielle du 25 juillet 2021. Pour poser un regard original sur une période charnière de l’histoire de notre pays. Extraits.

Emna Belhaj Yahia, en attentive observatrice des soubresauts de la vie politique en Tunisie post-révolution se pose des questions et essaie de comprendre. Cependant, elle brosse un tableau terrifiant de la situation du pays la veille de l’opération menée par le chef de l’État tunisien, le 25 juillet au soir. Le constat est glaçant.

« Nous étions asphyxiés »

« Nous étions au milieu d’un long processus de dégradation qui, avec la débâcle socio-économique et sanitaire, annonçait un désastre proche dont nul ne savait le visage qu’il prendrait.

De déboire en blocage, en échec recommencé, nous tournions en rond jusqu’au vertige. Les aiguilles de la montre tournaient aussi, et le temps jouait contre nos intérêts vitaux que des dirigeants politiques sans crédibilité ne semblaient pas pressés de défendre.

Enlisés dans la crise, tout le monde cherchait l’issue, imaginait les scénarios, personne ne trouvait. De la cacophonie, oui; mais de vision claire, point! Asphyxiés, nous refusions de mourir, et ne voyions pas comment faire pour survivre. Ainsi diagnostiquait l’écrivaine des maux récurrents de la Tunisie sur les colonnes du média parisien.

Porte sur l’inconnu

Soudain, poursuivait la philosophe, Kaïs Saïed « ouvre une porte sur l’inconnu. L’inconnu et la dose d’air qui pourrait, éventuellement, s’y trouver.

Seule cette éventualité-là explique la joie qui a suivi, celle d’un peuple qui n’en pouvait plus de suffoquer. Joie exprimant l’instinct de vie d’un corps social meurtri. Victime de politiciens et de parlementaires dont la médiocrité n’a d’égale que l’arrogance. Et qui se sont installés dans un système clos où rien ne peut les ébranler.

Porte sur l’Inconnu au sens fort, ouverte par un homme qui aime à s’entourer de mystère. Autant de chances offertes que de pièges et de gouffres. Incertitudes, attente qui dure encore ».

L’islam politique? « Une marche à contresens »

 Emna Belhaj Yahia a fini par aborder le point d’orgue de son discours: l’islam politique et ses ravages meurtriers. « Toutefois, à mes yeux, aujourd’hui, une certitude : nous avons acquis, nous Tunisiens qui venons de traverser la décennie post-révolution, une petite expérience politique, heurtée et chaotique certes, mais expérience quand même.

Acquis, entre autres, le droit de nous interroger, de choisir. Je fais référence ici à l’islam politique ou islamisme. Et à la place qu’il devrait prendre dans la construction de la démocratie ».

Et d’expliquer: « C’est précisément à ce sujet que la décennie écoulée nous a ouvert les yeux sur ce que ce courant porte en lui. Sur la tutelle qu’il peut exercer sur une société pour la faire marcher à contresens, la figer dans des schémas dits identitaires justifiant l’immixtion dans la conscience, la soumettre à un diktat drapé de religiosité et de fidélité au passé ancestral ».

Servitude, affairisme et voracité

L’écrivaine rappelle que l’islam politique « né en Égypte il y a un siècle, arrivé en Tunisie il y a cinquante ans, a profité de toutes les faiblesses, des dysfonctionnements, injustices et frustrations pour s’attirer une partie grandissante de la population. Il s’est appuyé sur un socle idéologique dont il a fait son fonds de commerce, où il mêle politique et religion au point de les confondre en les pervertissant; et en assurant sa mainmise sur les deux, dans un grand schéma de servitude. Depuis son passage aux affaires, chez nous, il a aussi montré qu’il pouvait être vorace et assoiffé d’argent ».

Mais, prudence, s’écrie Mme Belhaj Yahia, perspicace: « Il n’est cependant nullement dit que l’opération menée par Kaïs Saïed le 25 juillet signe la fin de ce courant.

Il faut beaucoup plus que cela pour que cet intégrisme soit vaincu. Il faut un éveil général qui atteigne les cœurs et les esprits. La naissance d’une raison collective qui définisse autrement le rapport de l’homme à lui-même, à Dieu, à la Cité, au droit et au devoir.

En attendant, une chose est sûre, à mon avis: la liesse populaire de la nuit du 25 juillet signifie un profond ras-le-bol à l’égard d’un islam politique qui a gouverné pendant dix ans. C’est peut-être là un tournant ». Ainsi conclut-elle.

De la hauteur de vue, de la finesse d’analyse… Et une porte ouverte sur l’espoir.

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