Kerim Bouzouita: « La Constitution a confisqué la souveraineté du peuple pour édifier la République des Partis »

Kerim Bouzouita L'Economiste Maghrébin

Le président de la République Kaïs Saïed a décidé depuis hier de geler les travaux du Parlement. Mais aussi de démettre le chef du gouvernement Hichem Mechichi en s’octroyant le pouvoir exécutif. Et enfin de lever l’immunité des parlementaires. Alors la grande question est de savoir s’il s’agit d’un coup de force présidentiel face à une situation politique ayant atteint le point de non retour? Kerim Bouzouita, anthropologue, livre son analyse dans une interview accordée à leconomistemaghrebin.com

 

– M. Bouzouita, ce qui s’est passé hier vous semble-t-il être un coup de force présidentiel? Pourquoi la situation a-t-elle fini ainsi?

Kerim Bouzouita: L’inévitable ne pouvait être repoussé indéfiniment. Depuis dix ans, les parlementaires, les gouvernements successifs, l’administration et bon nombre de lois vont l’encontre du sens de l’Histoire des Tunisiens. Pourtant, malgré la grogne rugissante se manifestant par de nombreuses protestations pacifiques; et à travers le vote sanction à la présidentielle, la classe dirigeante s’est entêtée à marcher à contresens.
La situation a empiré avec la pandémie et l’inefficacité extraordinaire d’un Etat sclérosé et d’une administration archaïque qui a fait payer aux citoyens le prix de son inaptitude. Entre privation de droits fondamentaux et des libertés élémentaires, avec un couvre-feu à durée indéterminée, et des confinements répétitifs. Le seuil de tolérance d’une grande partie des citoyens a fini par céder et nous voici devant une situation inédite.

– Est-il légitime de faire appel à l’article 80 de la Constitution?

Nous pourrions discuter la légalité de faire appel à l’article 80 de la Constitution pendant des mois sans trancher sur le bien-fondé de cette démarche du point de vue constitutionnel. Or, la réponse n’est plus entre les pages de la constitution de 2014. Cette constitution a tout simplement instauré un état permanent d’ingouvernabilité et a ainsi confisqué la souveraineté du peuple pour édifier “la République des Partis”.
Cette deuxième République a fait les beaux jours de quelques minorités puissantes: les aristocraties de l’économie de rente, les barons de la contrebande, les affairistes partisans, etc.
De là, il était nécessaire de libérer les citoyens otages de cette constitution, et pour êtres réalistes, cela n’aurait pas pu se faire en total respect de cette même constitution.

– Devons-nous pour autant adhérer à une situation anticonstitutionnelle?

En réalité, nous vivons dans l’anticonstitutionnalité depuis quelques années par l’absence de la Cour constitutionnelle et d’autres instances essentielles à l’édification de la Seconde République. Comme par exemple l’Instance de la bonne gouvernance et de la lutte contre la corruption.
Logiquement, ce n’est pas l’interprétation bancale de l’article 80 qui devrait être notre source d’inquiétude. Mais c’est le risque d’absence de contre-pouvoir en cas de dérive autoritaire de la part de la Présidence de la République.

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