En démocratie, qui gouverne quand personne ne gouverne ?

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Un inventaire des calamités. C’est l’impression qui ressort de l’examen de la situation d’un pays dans lequel la Covid-19 n’est pas le fléau le plus funeste. Et où l’exercice de la démocratie s’est avéré être un péril bien plus redoutable.

Les conditions d’existence d’une communauté politique constituée d’individus autonomes et responsables n’ont jamais été réunies. Le pire, c’est que la déliquescence de notre vie publique se lit aujourd’hui dans la conduite du gardien des institutions, du législateur chargé de voter les lois et de tout dépositaire légitime de l’autorité. Ainsi, l’abaissement des institutions n’est pas uniquement le fait des citoyens; mais également de leurs représentants. La majorité d’entre eux, dont la conscience en berne ne gouverne ni la pensée ni le verbe, peine encore à atteindre le niveau de la compétence civique; ainsi que celui de la morale sociale. Alors que ce sont des principes fondateurs de la démocratie moderne. Laquelle est entendue non pas uniquement comme régime politique; mais précisément comme ethos, vertu, bienveillance, manières d’être-ensemble, de vivre-ensemble et d’agir ensemble.

Ce mode de gouvernance d’un pays qui se retrouve en roue libre car tous les freins institutionnels ont lâché il y a dix ans, n’en finit pas de générer des tensions. Lesquelles, associées à une parole publique mal articulée, deviennent l’expression d’un déferlement de pulsions refoulées des plus agressives qui émanent de restes non liquidés du passé.

« La déliquescence de notre vie publique se lit aujourd’hui dans la conduite du gardien des institutions, du législateur chargé de voter les lois et de tout dépositaire légitime de l’autorité »

Avec en toile de fond: un Président de la République qui s’est avéré incapable de mettre la majesté en fonction. Et ce, dans un pays où le peuple, lassé par les limites et les illusions de l’esprit égalitariste du « gouvernement du peuple par le peuple », aspire au retour de la souveraineté et de la légitimité de la fonction présidentielle. La seule capable en période de crise de faire prévaloir l’efficacité pratique du politique sur l’économie.

Or voilà que le chef de l’Etat, sans véritable présence ni influence, s’abaisse en engageant un conflit prolongé et sans issue, qui s’amplifie de jour en jour, et l’oppose au chef de Gouvernement et au Président de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP).

Depuis, les trois, leur suite et courtisans, ne communiquent que par le silence et l’indifférence. Parfois par des paroles marquées d’irrévérence, voire des allusions désobligeantes et des provocations vengeresses. Celles-ci témoignent d’un profond dédain et d’un total irrespect de leur fonction.

La démocratie exige la présence d’hommes scrupuleux

Tout Etat se prévalant du régime démocratique au vu des lamentables expériences du passé, exige d’abord, et par les temps qui courent, la présence d’hommes scrupuleux, peu importe le talent. Toute personne nommée à des postes déterminants de l’appareil d’Etat est en droit d’accepter la fonction, mais pas à n’importe quel prix et n’importe comment.

Il faut un candidat qui soit capable de dire: non, je n’accepte pas, ou bien oui mais pour faire quoi? Et dans quel périmètre politique? Avec de tels arguments, il serait alors possible d’engager le pays dans de nouvelles réformes, sans calculs ni partis pris. Avec des missions prioritaires et des vrais défis à relever et qui soient surtout agréés par le plus grand nombre. Malheureusement cela n’a jamais été le cas. Le droit de vote et l’élection au suffrage universel ne sont pas forcément un gage d’intelligence, de clairvoyance et de discernement.

« Or voilà que le chef de l’Etat, sans véritable présence ni influence, s’abaisse en engageant un conflit prolongé et sans issue »

L’Etat démocratique, cette autorité qui repose sur la dite souveraineté du peuple, remplit plusieurs fonctions à la fois économique et sociale. Elle n’a pas d’autre vocation que celle de mettre en œuvre l’intérêt général. Représenté, entre autres, par la poursuite de la volonté de favoriser l’emploi, de veiller à la stabilité des prix, d’assurer l’usage efficace des ressources et de redresser, autant que faire se peut, les usages sociaux injustes. Même si une justice démocratique est potentiellement pourvoyeuse de conflits internes et à l’origine de récurrence de tensions sociales. L’imaginaire politique n’arrêtant pas d’associer la promesse de la démocratie à celle de justice sociale.

Par ailleurs, diriger un exécutif, consiste non seulement à prendre des décisions, mais aussi à les faire appliquer et à assurer le fonctionnement du pays conformément à sa Constitution. Car le gouvernement représente l’ensemble des acteurs politiques qui décident de la façon dont seront exécutées les lois. L’administration, pour sa part, consiste à entretenir sur le territoire un ensemble de services destinés à la population.

Mais sommes-nous vraiment en démocratie?

Cessons maintenant de construire des utopies. Laissons de côté les plans imaginaires d’une société future idéale qui est à construire. Venons-en aux pénibles réalités des choses, celles: du vécu au quotidien; des joies qui se dérobent sous l’effet des peines; des occupations qui s’effacent sous l’emprise de fortes préoccupations; de l’espoir de la veille et du déboire du lendemain; de l’incurie ordinaire du gouvernement. Et encore celle palpable d’une monnaie de singe entre les mains des pauvres gens incapables de se mesurer avec les difficultés de l’existence. Enfin, la réalité mouvante des calculs politiques et de plus en plus conflictuelle entre les groupes sociaux.

De la nature même d’un régime politique de bric-à-brac hybride, où les institutions démocratiques ne semblent même pas être solidement enracinées, découle un désordre permanent. Un espace polémique nourri par des formes de contestation et de perturbation des mécanismes de pouvoir. A travers lesquelles s’affirment des subjectivités ainsi que de nouveaux partages de l’espace politique.

Mais sommes-nous vraiment en démocratie? Au vu de ses carences, la réponse est définitivement non. Exécutif et élus du peuple gouvernent de manière corrompue et la plupart d’entre eux agit contre l’intérêt général et le respect du bien public.

« Exécutif et élus du peuple gouvernent de manière corrompue et la plupart d’entre eux agit contre l’intérêt général et le respect du bien public »

Les députés de Qalb Tounes, en compagnie du président du parti, Nabil Karoui, en détention provisoire sous le coup d’une flopée d’accusations criminelles, avaient envahi, sans rencontrer la moindre opposition policière, le bureau du juge d’instruction du Pôle économique et financier pour entamer un sit-in ouvert.

Dans ces conditions, l’État n’est plus en mesure d’exercer réellement sa fonction de protection des institutions. Il s’est révélé incapable d’assurer la gestion impartiale et rapide de la justice.

Quant aux représentants du peuple, détenteurs d’un mandat national pour voter les lois et contrôler l’activité du gouvernement, ils agissent comme des particuliers. Comme une bande de brigands, usant d’une force de contrainte qui ne relève pas du droit mais de l’anarchie.

Réfléchissons encore à partir de ce qu’on a sous les yeux, et sur tout ce qui se déploie sur le terrain du quotidien. Cette permanente confrontation au palpable avec tous les doutes et les contradictions qu’elle entraîne, peut nous rendre plus proche la réalité dans une période aussi incertaine et imprévisible que la nôtre.

En cherchant à conjurer les risques que pouvait engendrer le pouvoir personnel, les auteurs de la Constitution ont créé un automate à visage humain. Il incarne une absence totale et entière d’expérience dans la conduite des affaires humaines, combinée à la privation de l’exercice de l’autorité politique.

Ainsi, Kaïs Saïed préside-t-il, mais ne décide rien. Un statut qui renvoie à la fois au vide et à la solennité de la fonction. Il n’y a donc pas de raison a priori pour que les Tunisiens se sentent concernés par ce qu’il fait ou par ce qu’il dit, par son absence ou par sa présence.

« Quant aux représentants du peuple… Ils agissent comme des particuliers. Comme une bande de brigands, usant d’une force de contrainte qui ne relève pas du droit mais de l’anarchie »

Cependant, les Tunisiens demeurent tout de même fortement attachés à la fonction présidentielle. Ils estiment que l’homme politique doit incarner la synthèse de leurs aspirations. Et donner suite, de ce fait, à toutes leurs revendications, morales autant que matérielles.

On perçoit alors tout le hiatus qui les sépare de celui qui semble incarner l’impuissance,  qui parle sans beaucoup impressionner. Alors même qu’il se trouve dans l’obligation de décider et d’agir. Et, par-dessus tout, de faire oublier le passé au lieu d’en susciter la nostalgie.

Apparemment, le caractère brutal de la gestion autoritaire du cabinet présidentiel semble pallier le déficit chronique de volonté politique du président de la République. D’ailleurs, après des démissions en rafale des conseillers de son cabinet, huit à ce jour, le palais de Carthage pourrait se retrouver menacé de fermeture.

En attendant, Kaïs Saïed passe son temps à proférer des menaces les poings tendus. Ainsi qu’à jeter des pelletées d’accusations au nom de la justice, de l’intégrité et de la probité, mais qui demeurent sans suite.

Innombrables erreurs

En outre, l’arrivée de Mechichi, par un choix de Kaïs Saïed, s’est transformée en un hold-up organisé avec prise d’otage. Le voilà depuis chef d’un gouvernement non encore officiellement reconnu. Lequel se maintient en fonction parce qu’il arrange bien les affaires d’une coalition majoritaire au parlement. Laquelle réunit Ennahdha, Qalb Tounes et d’autres bandes organisées. Et qui lui permettent d’accumuler les bourdes, en agissant en électron libre irresponsable et incontrôlable.

Exerçant la fonction de ministre de l’Intérieur, il n’arrête pas de disputer au président de la République la tutelle sur les forces de sécurité intérieure. Par ordre d’Ennahdha, qui trouve dans la combine une monnaie convertible pour de futurs marchandages, il traine les pieds dans la communication des demandes tendant à la levée de l’immunité parlementaire de plus d’une vingtaine de députés de l’ARP soupçonnés de délits divers.

Par ailleurs, débouté par un FMI qui lui a rendu sa copie de demande de prêt avec la mention « peut mieux faire », il entreprend aussitôt une quête de soutiens financiers qui le mènera en Libye, puis au Qatar.

« L’arrivée de Mechichi, par un choix de Kaïs Saïed, s’est transformée en un hold-up organisé avec prise d’otage »

Deux visites officielles aussi infructueuses qu’humiliantes durant lesquelles il s’est fait balader comme un gamin. Par manque d’expérience, ou par excès d’arrogance, Mechichi ignorait sans doute que les pays du Golfe sont des bédouins avares mais opulents. Et qui ne donnent rien pour rien. En effet, ils ne sont pas dupes et s’ils décidaient d’aider c’est toujours dans l’intention d’une ingérence associée.

En fin d’inventaire de ses innombrables erreurs, Hichem Mechichi limoge le président de l’INLUCC, le juge Imed Boukhris. « Coupable » de délit d’entrave à la libre corruption qui s’est fortement enracinée dans le terreau social, économique et politique de la société.

En général, un ministre de l’Intérieur sert de fusible en cas de débâcle sécuritaire. Ou lorsque la police se rend coupable d’une grave bavure ou d’atteinte flagrante à l’intégrité physique d’un individu. En l’occurrence l’innommable agression d’un garçon de 15 ans arrêté et déshabillé en pleine rue par les « représentants de la loi ».

Comme ce fut le cas le 05 janvier dernier, lorsqu’il a limogé sans coup férir Taoufik Charfeddine, alors ministre de l’Intérieur, le chef de Gouvernement devrait cette fois, et pour des raisons bien plus graves, relever logiquement de son commandement l’actuel  ministre de l’Intérieur qui n’est autre que… lui-même. Ce qui rend l’issue bien problématique.

Sous une autre culture, réputée pour ses rituels violents et archaïques, H. Mechichi se serait fait harakiri. Mais en grand commis de l’Etat dans un pays paisible et peuplé de pieux musulmans, le chef de Gouvernement devrait exprimer autrement ses dernières volontés… en démissionnant.

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