Scènes de message au sommet de l’Etat

Kaïs Saïed

Le téléphone a, le premier, commencé à saper l’art de la correspondance. Internet et ses réseaux achève de le ruiner.

Dieu merci, les lettres de Kaïs Saïed sont là et se révèlent d’immenses morceaux de littérature politique. Témoignage sur un être en décalage avec son temps, elles pouvaient seules redonner vie à cette technique en la pénétrant du style clair, sobre, précis du chef de l’Etat.

Alors que nos contemporains ne s’envoient plus des messages écrits, le courrier présidentiel, totalement manuscrit de l’en-tête jusqu’à la signature de l’envoyeur, long et minutieux, survit dans l’univers politique parce qu’il enchaîne et atteste, porte le poids de l’engagement et de la durée, lui permet surtout de se placer dans la hiérarchie politique au-dessus de son destinataire par des procédés d’écriture qui n’expriment aucun un idéal d’adoucissement des dures réalités du rang entre les correspondants.

Kaïs Saïed, qui a le temps pour les nuances frivoles, s’y livre après réflexion, laisse sa lettre mûrir avant de l’expédier, et non sans l’avoir relue.

On n’imagine mal Kaïs Saïed calé derrière son ordinateur ou penché sur sa tablette. Il préfère de loin la communication écrite à la conversation et aux petites phrases prononcées non sans une méditation approfondie.

En revanche, la parole est pour lui un exercice périlleux car c’est avec le corps, les tics de langage, le timbre de voix qu’on s’expose dans la prestation orale. N’étant ni un tribun, capable de galvaniser les foules, ni doué pour les discussions en petit comité, il est incapable d’être le metteur en scène de sa propre parole et d’y prendre plaisir.

Incapable d’empathie, n’ayant aucune capacité d’écoute active ; il a du mal à se nourrir des arguments de ses interlocuteurs, d’échanger des informations, de transmettre sensations, impressions, réflexions, préoccupations, ou idées. Il n’a ni mobilité, ni réactivité, ni aptitude à rebondir pour improviser.

Toujours raide comme un piquet, il s’exprime d’un air grave dans un arabe classique outrageusement pédant que personne ne se soucie de comprendre. Criblées de formules creuses et de phrases alambiquées, ses déclamations semblent délibérément tourner le dos à la réalité, qu’elle soit historique ou simplement quotidienne, au profit de l’invraisemblable, de l’improbable, de l’utopique.

Alors que les hommes politiques ont naturellement le droit de changer d’avis en s’adaptant aux contraintes et événements, utilisant les technologies les plus avancées afin de communiquer plus loin et plus vite, dans le cas de Kaïs Saïed tout est figé et la rhétorique épistolaire, qui n’est pas une simple transcription du langage oral, lui sert de support durable qui intègre une longue tradition d’échanges régulés de la parole sociale et politique.

En effet, dans sa fonction de communication, l’écriture se distingue fondamentalement de la parole en ce qu’elle n’exige pas la présence d’un autre interlocuteur que soi-même. Pour tout porteur de déficit qualitatif des interactions sociales l’écriture, parce qu’elle est un geste solitaire, est aussi une façon de rompre cet isolement, surtout si le texte écrit est destiné à être lu au-delà de son destinataire.

C’est ainsi que la lettre à Mechichi s’est retrouvée au centre d’un enjeu polémique dans la gestion des affaires de l’Etat. Libéré du poids du secret et des tabous qui la cantonne dans l’obscurité de l’intime, le dernier courrier de Kaïs Saïed au chef de Gouvernement nous met malgré nous dans la position du tiers lecteur indiscret.

Alors que l’humanité s’est affranchie de la contrainte de la plume qu’il faut tremper à tous les deux ou trois mots au fond de l’encrier posé devant le scripteur pour la recharger, Kaïs Saïed a gardé l’usage du sergent-major.

La lettre manuscrite, écrite de manière cursive, et qui annonce la précision et la fermeté de résolution de l’esprit, n’est plus seulement le témoignage d’un fantastique besoin d’expression, mais aussi le résultat d’une laborieuse recherche d’authenticité à travers les mots.

L’auteur doit structurer l’objet de son discours, le mettre en forme, organiser sa pensée, prévenir les objections possibles, conserver la fermeté du ton, être attentif à la pertinence des termes employés, ce qu’il n’aurait pu faire en situation d’interaction orale. En recourant à l’écrit, le chef de l’Etat se trouve dans l’obligation d’assumer son discours, ce qui le rend responsable de son énoncé par l’engagement qu’il prend en laissant des traces de sa parole.

L’écriture demeure aussi pour Kaïes Saïed ce puissant instrument de transmission et de conservation de l’information ; et la permanence de son support matériel la rend apte à remplir particulièrement et efficacement cette fonction qui oblige les protagonistes à des opérations intellectuelles particulières. Dans son conflit avec H. Méchichi, il s’est appuyé sur l’écriture pour conférer à ses décisions, plutôt à son niet,  un caractère officiel que la parole donnée ne suffisait plus à garantir.

Dans son esprit, une posture ou  une décision  ne deviennent impératives que lorsqu’elles sont  sanctionnées par un texte écrit. Cette omniprésence de l’écriture n’en fait pas seulement un instrument efficace de communication et de conservation de l’information, mais du même coup un puissant instrument de régulation de la société et de contrôle de l’individu à travers la paperasserie d’une administration fortement bureaucratisée. La lettre de Qays Saïd est incontestablement totalitaire car elle  fige la pensée, momifie la créativité, adresse une fin de non recevoir à toute mise en question.

Le temps est bien révolu où l’art de la correspondance relevait, comme dans la civilisation arabo-musulmane, de l’autorité hautement affirmée des maîtres d’écriture kuttâb et des secrétaires de chancellerie “diwân al-inchâ”, gens de métier attachés au service des grands.

Désormais c’est le dignitaire lui-même qui prend la plume pour rédiger des modèles moins ambitieux, une correspondance ordinaire, conforme au goût du temps, emballée avec des pieuses exhortations. Toute la part d’implicite, toutes les allusions ou les références à une situation concrète, bref, tout ce qui donne à la lettre vraie substance et saveur est ici proscrit, de sorte que, loin d’ouvrir sur l’univers vivant de la correspondance, la lettre dessine une sorte de décor vide où résonnent les articles de loi et les formules conventionnelles d’un cérémonial factice.

Une fois rédigée, la lettre officielle, dépositaire de la graphie, matérialisant les mots, est enroulée verticalement avec ruban et frappée du sceau présidentiel censé pourtant protéger les secrets de la correspondance, mais devenu superflu une fois le contenu rendu public par les services de presse de la présidence.

La lettre est ensuite confiée par Kaïs Saïed à son chef du protocole qui la reçoit obséquieusement.  Indifférents à l’essor de la cybernétique et des systèmes d’information, le président de la République a préféré réhabiliter la fonction du messager royal des civilisations anciennes, serviteur de haut rang, figure emblématique du courir et du discourir. La prise en compte de cette spécificité est cruciale pour évaluer le statut de la parole du messager, en déterminer la source de l’autorité.

Du haut de sa grandeur, Kaïs Saïed accompagnera cette démarche d’une série de mandements oraux à ne pas enfreindre. De manière ostensible, des instructions, précises et détaillées, sont  transmises  avec une solennité exagérée et un peu ridicule. Au messager, une personne de confiance, faisant preuve d’honnêteté et de diligence, il rappelle qu’il doit faire en sorte à ne pas se faire voler la lettre entre Carthage et la Kasbah, d’en assurer le prompt acheminement à son destinataire avec obligation  de recueillir un avis de réception.

Une vraie mise en scène d’opérette, totalement anachronique et grotesque d’autant plus que ce mémorable message parait n’avoir guère d’autre but que celui de demander une réponse ou de rappeler qu’il a déjà écrit et que son correspondant n’a pas réagi à son courrier précédent. En réalité, il ne s’agit ni plus ni moins que d’une lettre de relance par laquelle il a voulu transformer une brouille en casus belli.

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