Tous coupables ?

La bataille des pots de terre

On est bien loin aujourd’hui de la proposition d’un  nouveau Dialogue national présentée par Noureddine Taboubi. Saluée par les uns, rejetée par ceux dont l’orientation islamiste radicale et intolérante demeure réfractaire à tout projet de gouvernement de concorde. L’idée de réunir les partis politiques et les organisations nationales pour définir un ensemble de mesures susceptibles de faire sortir rapidement le pays de la crise est devenue une perspective imaginaire.

Par un processus très rapide de délitement politique, tout le projet du SG de l’UGTT est mis à bas. Cela vient en quelque sorte confirmer une dégradation du déficit démocratique qui lui est largement antérieure. Une transition démocratique ne va pas sans soubresauts, mais nous vivons cette fois un instant capital dans la courte histoire de la nouvelle république ; celui dans lequel  tout projet d’union nationale, d’où qu’il vienne,  est mis en péril et risque de sombrer dans une dislocation périlleuse pour les institutions de l’Etat.

Sur le plan strictement  institutionnel le tableau est sans défaut. Le système démocratique est bien en place, le mode d’organisation des pouvoirs  publics respecte bien  les normes et principes prévus dans la Constitution et  la séparation des fonctions des acteurs des trois pouvoirs : présidentiel, gouvernemental et législatif  prévaut. Or dès que ces trois fonctions sont déséquilibrées, l’Etat tout entier se retrouve nécessairement désorganisé. C’est que la  performance, c’est-à-dire la bonne gouvernance qui doit aller de pair avec la maturité du peuple autant qu’avec la compétence du personnel politique  qui le représente  n’est pas au cœur de la légitimité du régime.  Dans ce bal des égaux : Kais Saïd, R. Ghannouchi et A. Mechichi,  où chacun se croit meilleur que l’autre, la démocratie fait alors un peu pacotille.

Au regard des événements récents, constituant un début de preuves, il faut, en tout premier lieu, retenir le cas du président de la République qui, compte tenu des résultats des élections,  désigne le Premier ministre lequel  doit bénéficier de l’assentiment de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP).

La nouvelle Constitution ayant réservé un mauvais sort au chef de l’Etat, le pouvoir exécutif sera entièrement confié au chef de Gouvernement qui nomme et révoque les ministres et secrétaires d’Etat.

Certes, la Constitution attribue au chef d’Etat la direction des relations internationales et le commandement des forces armées et, partant, le choix des ministres de la Défense et des Affaires étrangères, mais accorde en revanche au Premier ministre une totale autorité quant au choix du reste des ministres et l’orientation de la politique du pays.

La marge de manœuvre de K. Saïd dans ce domaine s’avère  par conséquent largement réduite à une magistrature d’influence de surcroît tributaire des composantes de sa  personnalité complexe  sur les décisions prises en faisant connaitre son opinion.

Tout en se proclamant garant de la démocratie, veillant au respect de la constitution, Kais Saïd a fini par croire qu’il est investi d’une mission quasi divine. Ne s’est-il pas engagé devant Dieu, d’une manière emphatique et redondante, par un serment inviolable et éternel de défendre la Constitution et de garantir la sécurité extérieure et intérieure du pays ? Ce qui l’amènera inéluctablement à croiser le fer sans concessions avec tout le monde. Car qui oserait lui contester cet engagement  d’obéissance et de fidélité qui lui appartient de droit et lui permet tout ? Lui seul, du fait d’une crise nationale, d’une catastrophe naturelle ou industrielle, d’une situation extrême,  est en mesure de gouverner, de tenter une reprise en main vigoureuse.

Alors tous y passent

Le chef de gouvernement en premier, qui a subi publiquement une sévère  remontrance parce qu’il s’entête à ne pas renoncer à un remaniement jugé structurel et non partiel par un chef d’Etat d’une exigence excessive  dès qu’il s’agit de questions d’interprétation constitutionnelle. Le président de la République  désapprouve le remaniement, et alors ? En fait ce rejet public d’un choix qui incombe constitutionnellement au Premier ministre, n’est que l’expression d’un comportement qui ne convient pas à la nature, au tempérament,  et au caractère d’un chef de l’Etat qui ne peut assurer sa fonction qu’en s’accommodant d’un entourage obéissant.

Ainsi, le choix des 12 ministres, qui seront partis avant même que l’en ait retenu leur nom, s’apparente aux yeux de K. Saïd à une tentative de coup  d’Etat, une émancipation qui a l’apparence d’une insubordination. Docile par condition, maniable par inexpérience, obéissant par gratitude, soumis par confiance, A. Mechichi  pour calmer une rage sourde, ou pour exprimer un besoin d’émancipation, est allé  s’abriter, impardonnable maladresse, sous le toit d’Ennahdha et ses deux acolytes : Qalb Tounes et le parti de  l’infréquentable Makhlouf. Il  continuera par ailleurs à plaider sa cause auprès  de tous ceux qui veulent donner du sens et de l’action à leur vie et cherchent par tous les moyens à en découdre avec le président de la République.

Il y a enfin le président de l’ARP, dont le maintien est contesté par certains représentants d’une Assemblée où la violence physique et la confusion des débats constitue le prélude  à une irréversible et dangereuse descente vers l’abîme.  R. Ghannouchi  en profite pour nous faire part de cette accablante découverte : dans un régime représentatif, la fonction du chef de l’Etat est purement symbolique, ce qui lui permet de plaider pour un régime parlementaire absolu lui permettant de gouverner par proxy le pays. Dès lors, une coalition de partis politiques menée par Ennahdha trouvera dans l’humiliation d’un  chef  d’Etat jugé envahissant un mode de management  contre quelqu’un dont on ne sait jamais à quoi s’attendre.

Dans ce bras de fer qui se joue entre trois protagonistes, il s’agit pour Kais Saïd, qui veut vaincre par l’intransigeance et la rigueur, ou qui trouve là une autre façon d’exorciser ses obsessions qu’il ne parvient pas à maîtriser, à ignorer ou à s’en défaire,  de montrer à qui revient le dernier mot et prend pour témoin, par  des engagements sans nuance, la rue qui voit en lui l’incarnation d’une opposition saine, indéfectible et digne face à une situation invivable.

Au regard des misérables conditions de vie couplées avec l’incapacité légendaire des hommes politiques qui ne se préoccupent que de leurs intérêts propres, souvent associés à l’obsession du « poste » et dénoncés pour  leurs mensonges et leurs manipulations, les indignés de la rue exigent rapidement que le pouvoir politique qu’ils avaient un jour «délégué» leur soit restitué.

Mais les Tunisiens,  bien que fortement attachés à la fonction du chef de l’Etat,  qui doit désormais incarner  la synthèse de leurs aspirations et, de ce fait, donner suite à toutes leurs revendications, morales et matérielles, ont  perçu tout le hiatus qui les sépare de celui qui, élevé à la magistrature suprême, a fini par incarner l’impuissance,  parle sans se faire comprendre, alors même qu’il se trouve dans l’obligation  de décider et d’agir et, par-dessus tout, de faire oublier le passé  au lieu d’en susciter la nostalgie.

Seule consolation, la constitution avait réussi à conjurer, en toute lucidité, les risques que pouvait engendrer  l’absence d’expérience dans la conduite des affaires humaines lorsqu’elle est combinée  à l’exercice de  l’autorité politique. Aussi,  K.  Saïd préside-t-il mais ne décide rien. Un statut qui renvoie à la fois au vide et à la solennité de la fonction. Il n’y a donc pas de raison a priori pour que les Tunisiens se sentent concernés par ce qu’il fait ou par ce qu’il dit, par son absence ou par sa présence.

On n’arrête pas, depuis l’annonce d’un  remaniement suspendu à la volonté du chef de l’Etat, de parler d’un président aux prérogatives limitées, de qualifier sa fonction de purement symbolique, de le mettre au défi de dissoudre l’Assemblée, d’aller jusqu’à le menacer de destitution.

Et si c’était l’inverse qui était vrai ? Si c’était ce président qui faisait preuve de réalisme et de pragmatisme et qui mènerait la seule raison raisonnante ? Et si c’était  au contraire le comportement versatile et roublard du président de l’ARP, démocratiquement élu et prétendant contrôler l’activité du gouvernement en réduisant son actuel responsable à un féal qui serait accommodant ?

Alors que faire pour s’en sortir ? En appeler au peuple ? Dissoudre l’Assemblée ? Pourquoi pas un putsch, non pas celui abracadabrantesque de l’enveloppe empoisonnée, mais un vrai, celui d’une armée  qui s’emparerait du pouvoir par la force ?

Depuis 2011, la  Tunisie est resté un pays dont la vie politique est particulièrement stable. Les présidents conservent leur mandant jusqu’au bout, il en est de même des députés élus et du président du parlement. Par ailleurs,  les changements des chefs de gouvernement y sont plus fréquents.

Cependant, nombreux sont les secteurs civils organisés qui se mêlent de gouverner, ou d’empêcher de gouverner : les partis politiques, les syndicats, les groupements professionnels, les associations, les lobbies économiques, etc.  S’il leur arrive de se déchirer entre eux, chacun privilégiant une approche particulière,  c’est pour prendre place dans une échelle de pouvoir mais il n’y a rien là  qui puisse rompre avec la continuité constitutionnelle.

Une claire distinction des rôles et des fonctions entre les dirigeants civils et militaires a été respectée depuis toujours. Si les premiers restaient spécialisés dans la science de la politique et du gouvernement, les seconds n’étaient experts que dans le maniement de la violence pour la défense du territoire, faisant preuve d’une stricte neutralité à l’égard des idéologies qui constituent la force motrice dans le fonctionnement du pouvoir politique.

Eloignée des tâches de production et des besognes de basse police, assumant des fonctions spécifiquement militaires notamment dans la lutte anti-terroriste, sensible au strict respect des procédures officielles, valorisée par le gouvernement et respectée par la population, l’armée trouve ses champs de compétences si limités qu’ils ne lui permettent guère de se substituer aux civils.

Une ingérence politique et institutionnelle des militaires, pour intimider préventivement des opposants potentiels, ou économiques, pour lutter contre la corruption et la gabegie, tel cet appel d’une naïveté primitive adressé par Mohamed Abou au chef de l’Etat, quelle qu’en soit la raison, dans la mesure où elle donne aux militaires des compétences civiles, elle les inciterait à s’interroger sur le mode de gouvernement du pays,  les conduisant à se politiser et à intervenir dans l’arène politique.

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