La Tunisie au bout de dix ans et déjà à bout de souffle

Dix ans

Dans le calendrier religieux et historique inventé par l’homme pour se déterminer par rapport à l’avenir et pour les besoins de l’organisation et de la planification de la vie de la collectivité, figurent des laps de temps devenus presque mythiques. Des cycles basés, non pas sur le rythme des saisons ou sur des phénomènes astronomiques, mais sur l’idée, par exemple, que dix années succédant à un événement heureux ou malheureux, représentent l’occasion de boucler une épreuve, d’achever un pan entier d’un passé ou de commémorer un événement marquant, dans une trajectoire de vie individuelle ou collective. Que les dix ans correspondent à une rupture ou à un recommencement.

C’est la raison pour laquelle le chiffre 10 est particulièrement riche sur le plan symbolique. Marquant la fin de la série décimale, il est l’aboutissement et la complétude; à la fois évolution et involution. Dix représente aussi le maximum, le compte rond, la meilleure note scolaire, évoque et rappelle le nombre de doigts de mains qu’un être humain possède. C’est donc le chiffre de l’accomplissement et du retour à l’unité. Dans la Bible, le chiffre 10 renvoie aux Dix Commandements (le Décalogue) reçus de Dieu par Moïse sur le mont Sinaï, aux dix plaies d’Égypte, aux dix tribus perdues suite à la destruction du royaume d’Israël en 722 avant J-C. Dans la tradition musulmane sunnite, le nom d’Achoura est dérivé du mot ʿašara  signifiant « dix », un jour de jeûne pour les sunnites qui jeûnent comme Moussa jeûna pour remercier Dieu d’avoir libéré les enfants d’Israël du Pharaon. Et dans la tradition chiite, l’Achoura commémore le martyre Hussein. Il y a enfin les dix ans qui servent d’option sur l’avenir, marquent la fin du compte à rebours, sont l’occasion pour le politique de présenter son bilan et constituent une sorte de repère temporel indiquant le début ou la fin d’un engagement.

Du temps de Bourguiba et de Ben Ali, celui du silence, la science politique, définie comme l’art du gouvernement, ne pouvait exister.  Tout chef d’Etat étant considéré comme le détenteur exclusif de la connaissance de l’exercice du pouvoir. Il était omniprésent, omniscient et omnipotent. A ce titre en particulier, il se réclamait garant du respect de la loi et de la liberté, fervent défenseur des droits de l’homme, définissant les règles d’accès au jeu démocratique par la bonne conduite électorale. Se prétendant même donneur de leçons dans ce domaine, tout en l’enfreignant d’une façon outrageante.

Le gouvernement était alors entièrement aux ordres du palais, le parti-RCD avait le monopole de la vie politique, la direction syndicale était inféodée au régime, la presse était muselée, l’administration accablée de passe-droits sans moyen d’y remédier, et la rue servait essentiellement à circuler. D’ailleurs, le pays était suffisamment bien quadrillé par une police omniprésente pour exclure l’idée même d’une jacquerie. L’ordre public régnait, conditionnant le bon fonctionnement de l’Etat et de la société. Certes, la corruption sévissait dans bien des secteurs, mais elle était principalement confinée à l’intérieur de la famille présidentielle dont les membres raflaient tout.

La chute d’un système?

Le départ précipité d’un dirigeant usant d’une autorité absolue et la chute de son système de gouvernement, signifièrent l’octroi d’un ensemble de droits fondamentaux longtemps confisqués bien que réclamés avec constance et vigueur. Le principe selon lequel le débat politique doit être libre, vigoureux et sans entraves, dont l’absence pesait comme une fatalité, a fini par être arraché à un Etat tutélaire et à son chef réputé indéboulonnable.

Aussitôt les jours de liesse générale du mois de janvier 2011 terminés, on se rendit rapidement compte que promouvoir le processus de démocratisation du pays, autrement dit l’ensemble des pratiques, des discours et des mobilisations donnant chair à l’idéal démocratique, en fait l’exercice même de la citoyenneté, allait être une périlleuse quête d’équilibre entre la liberté et le chaos, entre le rêve et la désillusion en matière de mœurs politiques, d’aptitude à diriger, de respect des valeurs morales et éthiques nécessaires à la mise en place de nouveaux mécanismes de régulation. Sans oublier les changements sociaux à introduire dans la sphère domestique aussi bien que collective; ainsi que dans le réalité ordinaire de la vie sociale, économique et politique.

Il n’est pas question de procéder ici à un inventaire exhaustif des événements majeurs qui ont jalonné le pays pendant dix ans. On évitera donc de parler de l’économie d’un pays fauché, agrippé dans une parfaite agonie de désespoir aux semelles des institutions financières plus que jamais réticentes à venir au secours d’un débiteur insolvable. Ecartons aussi la question des grèves qui se comptent désormais par centaines. L’UGTT est sortie de son rôle pour devenir emblématique d’une opposition politique par défaut. Elle s’est transformé en lieu d’expression des attentes, non pas seulement du monde du travail; mais de tous ceux qui assistent désabusés au spectacle d’une opposition politique fragmentée, d’une société qui s’écroule et d’une économie qui s’effondre. Mais, phénomène nouveau, de nombreux mouvements de protestation échappent aujourd’hui à l’emprise de la Centrale syndicale et négocient directement avec un gouvernement frileux et prêt à faire toutes les concessions nécessaires, parfois franchement irrationnelles, pour durer. Nous nous abstiendrons enfin de parler de la politique de l’éducation, de la gestion des services publics, de la crise lancinante de la santé aggravée par la pandémie de la COVID 19, de la mauvaise gouvernance des entreprises, du report indéfini des réformes structurelles, du chômage qui persiste et s’aggrave, du million et demi de micro-entrepreneurs de survie fonctionnant dans l’informel, impliqués dans l’agriculture et dans le commerce de détail, de l’émigration clandestine, de la croissance qui tarde à arriver, de la monnaie qui s’effondre, du budget en déficit permanent, du poids de la dette, des vaines campagnes contre la corruption et les biens mal acquis, de la question de la communication politique, du rôle des  médias et des sondages trompeurs, et de bien d’autres domaines fortement touchés par la mauvaise gouvernance.

De la démocratie

Contentons-nous, pour l’occasion, de parler exclusivement de la démocratie. Un vocable devenu un mot-valise qui ne manquera pas d’émailler aujourd’hui les propos des dirigeants de ce pays, si fiers d’en être les dignes représentants.

En matière de transition démocratique, la question du temps, de la culture et des traditions historiques est capitale. Les dix années écoulées ont été traversées par un grand nombre d’erreurs et de méprises sur le vrai sens et le juste usage de la démocratie. C’est qu’une démocratie ne s’accomplit pas parce qu’un dictateur a été un jour chassé du pouvoir, ou parce qu’une foule a insurgé les grandes villes du pays, en appelant haut et fort à la constitution d’un pouvoir représentatif. De même qu’une fois la liberté conquise, une démocratie ne saurait se réduire à un ensemble de procédures comme la pratique du suffrage universel ou l’attribution du droit de vote; mais doit contribuer en priorité à la constitution d’une communauté politique dont les membres sont des citoyens à titre égal.

Il y a  dix ans, et à partir d’un événement abusivement qualifié de révolution, les Tunisiens s’attendaient à voir s’installer désormais une société de liberté ayant pour unique finalité le bien-être social, la prospérité économique et la consécration de l’Etat de droit. Or, le soulèvement populaire de 2011 n’a produit à ce jour qu’un chapelet   de dérapages désormais incontrôlables. Le manque de leadership  dans la hiérarchie de l’Etat a affaibli l’autorité publique, les représentants élus ne représentent plus qu’eux-mêmes. Et l’exercice du pouvoir déjoue toute participation active du citoyen à la vie politique sur laquelle repose le rêve démocratique. Enfin, la recherche du bien commun, fondement de toute organisation sociale et politique, est plus que jamais introuvable. Dans ce laps de temps d’enlisement politique, après trois présidents, une Troïka  et neuf gouvernements, le régime n’est toujours pas reconnaissable comme démocratique, dans le fond comme dans ses apparences.

En dix ans, les actions stratégiques les plus lucides de consolidation des institutions démocratiques sont demeurées inopérantes face à la puissance des héritiers du système officiellement abattu. Les attributs rédhibitoires de cet épisode censé être fondateur, qui sont d’ordre structurel et historique, semblent illustrer de manière générique un véritable repli sur le chemin de la démocratie. Le mépris de la loi, l’irresponsabilité généralisée, l’attentisme pesant des gouvernements successifs, le délire des revendications, la surenchère dans la contestation des hiérarchies et l’impunité totale d’une expression en logorrhée émanant de l’élite d’un peuple acculé au voyeurisme, tantôt embarrassé par les propos d’untel, tantôt réjoui par les révélations sur tel autre. Mais plus que jamais désespéré du spectacle malsain au quotidien que lui offrent les acteurs d’une société censée avoir été politiquement refaite.

Par ailleurs, la démocratie, « le moins mauvais des régimes » disait W. Churchill, est consolidée lorsqu’elle devient le régime sans alternative réellement imaginable aussi bien pour l’élite que pour l’immense majorité. Or, dans une déclaration datant du mardi 8 décembre 2020, l’ancien ministre de la Fonction publique, Mohamed Abbou, a invité, de la manière la plus désinvolte, le président de la République, « en tant que garant de l’unité de l’Etat », à faire appel à l’armée « solution parfaitement plausible », dit-il, « afin que certaines personnes sachent que leur place est dans les prisons ».

Où en est l’enracinement démocratique?

De même que le niveau d’industrialisation ne suffit pas à caractériser le développement économique d’un pays, l’organisation d’élections libres et transparentes ne préjuge en rien de la maturité démocratique d’une société, de ses politiques, de ses élites et de ses électeurs. Devant le spectacle consternant de la pagaille qui règne dans le pays, se pose inévitablement la question du poids déterminant de facteurs socioculturels dans la pratique démocratique et des conditions sociales de création d’institutions représentatives fortes, efficaces et responsables. Car comment expliquer, sinon par l’enracinement d’une culture politique, qu’une transition démocratique réussisse dans certains pays et pas dans d’autres?

La pratique du débat favorise les compromis et les priorités dans les actions et atténue les conflits idéologiques. Les rapports horizontaux de réciprocité, de confiance et de coopération, sont les garants d’une modernité économique et d’un meilleur rendement institutionnel grâce à la culture civique des habitants. C’est ce qui explique qu’ici, la démocratie s’implante et s’épanouit, et que là elle échoue lamentablement. Pour qu’il y ait démocratie, il aurait fallu que ses principes aient imprégné la conscience politique du peuple. Que chaque individu, au sein de la famille, de l’entreprise, du parti dans lequel il milite, ait déjà reçu une éducation démocratique, à travers une tradition où toutes les questions sont résolues par le débat contradictoire et la soumission à la majorité des voix. Que chaque membre de la société, ouvriers et paysans, intellectuels et entrepreneurs, hommes et femmes, soient arrivés à la forme la plus accomplie de l’éducation démocratique militante dans les luttes pour la liberté. Or, le soulèvement qui a fait tomber le régime n’avait ni comités révolutionnaires, ni leadership, ni doctrine, ni méthode. C’était le résultat d’un mécontentement général qui a trouvé sa limite dans la chute du régime, sans oser aller au-delà. Les islamistes, en embuscades pendant toute la durée du mouvement de contestation, qui n’adhèrent ni au pluralisme démocratique ni aux droits individuels et collectifs, encore moins à l’idée nationale, s’étaient dès lors opportunément précipités pour se joindre au mouvement sous l’étendard d’un engagement religieux. Et ce, pour satisfaire leur appétit de puissance, asseoir leur idéologie décadente, imposer de force l’identité religieuse dans tout l’espace public par d’intenses activités de prédications et de dénonciation de la modernité.

En dix ans, les identités partisanes n’ont jamais été aussi brouillées. Y compris l’ambivalence, devenue confusion, des transformations d’Ennahdha au nom de la séparation du religieux et du politique. Le processus rapide de régulation politique qui veut qu’en dix ans on arrive à transformer le Tunisien en citoyen, a ainsi échoué lamentablement sur tous les plans. Et on a fini par admettre que le vote n’est pas forcément porteur d’une amélioration des conditions de vie. La démocratie étant absente dans la conscience du peuple, parce qu’elle n’a jamais été la condition de sa constitution comme nation, de sa libération et de son développement social, pourra difficilement conditionner son futur développement.

Alors que faire? Attendre la prochaine décennie pour donner plus de temps au temps, pour pousser calmement et sûrement non par un procédé institutionnel mais, à travers une transformation des mentalités, l’enracinement des traditions de dialogue et d’ouverture à l’autre, l’implantation d’une éthique et d’une morale politique, la pratique d’une façon de vivre dans laquelle tout se tient: les pouvoirs autant que les mœurs et les valeurs  pour qu’un jour on puisse prétendre à une vie politique organisée? Le 14 janvier a semé les graines de la liberté, mais la germination pourrait bien s’avérer bien plus longue que prévue et aucune technique n’est disponible pour accélérer le processus, même après dix ans.

Encore dix ans?

Dix ans plus tard sommes-nous devenus plus riches, mieux soignés, mieux transportés, nos enfants mieux éduqués? Nos entreprises sont-elles plus compétitives, nos ingénieurs plus innovants, nos médias plus responsables, nos villes plus propres, notre administration plus performante, nos services publics plus motivés? La justice est-elle plus sourcilleuse, la police plus proche des citoyens, les syndicats moins opportunistes et le patronat moins cupide? Rendez-vous dans dix ans!

 

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here