Service public : la prise de décision a pris un sacré coup

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A l’heure où l’on fait, ici et là, le bilan d’une décennie révolutionnaire, impossible de ne pas dire que la prise de décision n’est plus ce qu’elle était. La campagne « Dégage » et d’autres facteurs expliqueraient sans doute ce recul. Même si l’avant 2011 n’était pas un paradis en la matière! Le service public en a payé le prix.

Le mal est là. Bien présent. Vérifiable et réel. Pourtant, on n’en parle pas assez. A en croire certains connaisseurs des arcanes du service public, le mal est crucial. Et il peut porter réellement atteinte au vécu des citoyens si l’on ne réussit pas à renverser la vapeur.

Vous l’avez peut-être deviné, il s’agit de la prise de décisions. Il s’agit aussi là d’un mal qui rongerait l’administration depuis l’avènement de la Révolution. Même si le service public n’était pas avant 2011 un paradis en la matière.

Aussi a-t-on pu plus d’une fois sous Bourguiba et sous Ben Ali assisté à des couacs. Mais la proportion ne serait pas la même, nous dit un administrateur des Affaires foncières. D’ailleurs, il ajoute que nombre de décisions ont provoqué jusqu’à des mouvements sociaux. Comme lorsqu’en 2014, le chef du gouvernement Ali Laârayedh, avait décidé des taxes sur les véhicules, inclues dans la Loi des finances, qu’il a fini par suspendre.

 C’était souvent le bâton

Notre interlocuteur n’oublie pas cependant d’ajouter qu’au temps de la dictature, ce n’était pas facile de refuser des décisions bonnes ou mauvaises. Chacun savait à quoi s’en tenir: c’était souvent le bâton!

Cela serait-il en rapport avec la perte de nombreux cadres après la campagne du « Dégage » qui a suivi l’éclatement de la révolution du 14 janvier 2011? En effet, certains cadres ont été écartés aux premières heures de la révolution. Ainsi, ils étaient évincés, mutés, mis à la retraite d’office ou encore partis pour rejoindre les rangs du privé; si ce n’est à l’étranger, là où l’herbe était pour eux plus verte.

Alors, un autre facteur aurait-il joué? Entre 2010 et 2020, la Tunisie a vu une bonne partie de ses fonctionnaires formés à la dure, partir à la retraite. Nés dans les années quarante et cinquante, ils ont souvent intégré l’administration au moment où celle-ci tournait autrement, mieux encadrée et plus motivée. Et les fonctionnaires disposant d’un statut bien meilleur qu’aujourd’hui. Il leur assurait des revenus pouvant leur permettre un accès plus facile aux logements et d’éduquer convenablement leurs enfants.

Un contexte plus exigeant

Puis, il y eut le recrutement en masse, dans les années 2010, de nombreux fonctionnaires (quelque 200 000 environ), moins bien formés que leurs prédécesseurs, rentrés dans les rangs du service public quelquefois sur des bases partisanes; avec un contexte plus exigeant (démocratie et nouveaux modes de gouvernance). Cela est-il pour quelque chose dans les défaillances constatées au niveau de la prise de décision?

Et si l’ancien régime (aussi bien sous Bourguiba que sous Ben Ali) était responsable de cet état de fait. N’avait-on pas fermé la porte à de nombreux cadres qui n’étaient pas acquis au régime? Certains ont été carrément mis en prison pendant de longues années, coupés du monde et de ses évolutions.

Rien d’étonnant dans ces conditions que de nombreux décideurs qui ont accédé au pouvoir après 2011 n’aient pas eu d’expériences dans la gestion publique. Des ministres, des gouverneurs et des directeurs généraux faisaient quelquefois même avec leur nomination leurs premières armes en tant qu’administrateurs publics.

Un avant et un après 2011

Inutile de faire remarquer que cette situation était incomparable avec le parcours de beaucoup de ceux qui les ont précédé avant 2011: chefs de services; sous-directeurs; directeurs; directeurs généraux; gouverneurs; ambassadeurs;… Le parcours était connu pour beaucoup en vue d’accéder à des fonctions ministérielles.

Des passages souvent obligés qui ne peuvent qu’aguerrir leur homme. Sans oublier que les nominations obéissait à un protocole infaillible. Ainsi, pour chacune, il fallait deux ou trois personnes à mettre en concurrence. Avec des fiches qui épient le moindre recoin du parcours dont évidemment celui relatif à l’allégeance.

Et puis, pouvait-on refuser une nomination? Chacun savait là aussi à quoi on pouvait s’y attendre. Côté bâton, chaque haut fonctionnaire savait, par ailleurs, que ses faits et gestes étaient suivis de près et que chaque mouvement était scruté, pour voir s’il était bon ou mauvais! D’où l’intérêt de donner le meilleur de lui-même.

« La mauvaise monnaie chasse la bonne »

Mais a-t-on vraiment tout dit? Et si l’on évoquait cet article 83 du Code pénal qui stipule que: « Tout fonctionnaire public ou assimilé qui, soit personnellement, soit par intermédiaire, pour lui-même ou pour autrui, agrée des offres ou promesses ou reçoit des dons ou présents pour faire un acte de sa fonction, même juste, mais non sujet à salaire, est puni de l’emprisonnement pendant 5 ans et d’une amende double de la valeur des promesses agréées ou des choses reçues. »

Une disposition qui a été abondamment utilisée, après le 14 janvier 2011, pour incriminer des fonctionnaires dont une bonne partie n’a fait qu’obéir à des injonctions. Quoi qu’il en soit, un chef de gouvernement a dit, il y a deux ans, que de nombreux fonctionnaires se refusaient de prendre des décisions et de les signer de peur d’être un jour ou l’autre rattrapé par cette disposition.

Evidemment, l’on ne peut conclure sans parler de ce laisser-aller, voire ce chaos qui s’est installé un peu partout dans la cité. Et qui a donné lieu à ce qui est énoncé par le théorème d’économie dit loi de Gresham: « La mauvaise monnaie chasse la bonne ».

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