« Le désastre de la maison des notables », le roman qui ressuscite Tahar Haddad l’amoureux

le désastre de la maison des notables

Puiser son inspiration dans la tragédie qu’a vécu le réformateur avant l’heure Tahar Haddad dans une œuvre romanesque est, entre autres, l’entreprise littéraire de l’écrivaine tunisienne et maître de conférences en linguistique, Amira Ghenim. Son roman en langue arabe, Nazilat Dar El Akaber « Le désastre de la maison des notables en arabe », évolue dans cette perspective-là.

Nul n’ignore l’apport incontournable de Tahar Haddad et son influence incontestable dans l’émancipation de la femme tunisienne. Son nom est intimement lié à tous ces acquis. Mais en faire une œuvre littéraire qui transforme un pan de l’histoire de la Tunisie en un roman à sensibilité humaine, qui interpelle le lecteur en général et le lecteur tunisien en particulier, n’est pas l’apanage des historiens ni des féministes. Pour se lancer dans cette aventure romanesque, la plume de la romancière doit partir sillonner le papier pour écrire à l’encre de la créativité. D’ailleurs, c’est grâce à cette créativité que ce roman  » Le désastre de la maison des notables » a remporté le Prix spécial du jury de la 24ème édition du Comar d’Or dont la cérémonie de remise des prix s’est tenue au mois de septembre dernier.

Une structure narrative captivante

La réussite du roman ne s’explique pas uniquement par l’actualité de ses thèmes, la maîtrise de la langue arabe ou par le Prix du jury qu’il a remporté. Cette réussite s’explique, également, par sa structure narrative. Tout au long des dix chapitres, dix personnages participent à la narration. Chacun relate les événements à partir de son angle, son statut et ses souvenirs. A cela s’ajoute la structure du roman qui n’est pas traditionnelle puisqu’elle ne reprend pas les codes (état initial, événement perturbateur et dénouement). Alors, étant donné que la structure du roman n’est pas linéaire, le lecteur doit trouver le fil d’Ariane pour ne pas se perdre dans le labyrinthe du roman et pour reconstituer les morceaux du puzzle. D’ailleurs, l’écrivaine a utilisé plusieurs techniques narratives, telles que le flash-back, la digression, l’anticipation et un suspens à la Hitchcock. Tout cela lui a permis de tenir en haleine ses lecteurs, de la première à la dernière page du roman.

Titre et photo de la couverture, ces seuils du roman

Amira Ghenim a, ainsi, réussi ce pari de romancer relativement l’histoire de Tahar Haddad. Tout en la replaçant dans un roman où la passion, les conflits entre deux familles des notables de Tunis, entre autres, traversent le roman de bout en bout.

Bien avant de commencer la lecture de l’œuvre, la photo de la couverture (toile réalisée par l’artiste plasticien algérien Rachid Talbi) renseigne déjà sur l’univers du roman. On y voit deux femmes, vêtues en safsari, qui traversent un passage voûté qui semble-t-il se trouve dans la Médina de Tunis. Un lecteur averti pourrait décrypter ce premier seuil du roman : les deux femmes vêtues d’un safsari font allusion au conservatisme qui règne en maître dans les années 30. Et quant à la ruelle sombre, elle présagerait du désastre qu’il découvrira tout au long des 460 pages du roman, édité par la Maison d’édition tunisienne Miskiliani.

La genèse du roman

Dans un reportage diffusé dans l’émission culturelle C9, sur la chaîne de télévision privée Attessia, l’écrivaine est revenue sur l’événement déclencheur de l’écriture du roman. En effet, c’est après avoir découvert un poème sentimental de Tahar Haddad que tout a commencé. L’écrivaine explique que le réformateur tunisien était, également, poète. Mais sa poésie était une poésie engagée dans un contexte national particulier.

Dans ce poème, il évoque l’amertume de la séparation d’une femme aimée – or l’histoire ne mentionne pas que Tahar Haddad se soit marié ou qu’il ait eu une amante. Suite à la lecture de ce poème qui a suscité l’intérêt et la curiosité d’Amira Ghenim, l’écrivaine a imaginé cette dulcinée du réformateur tunisien. Elle affirme, également, que tous les personnages sont fictifs, malgré les lieux et les événements historiques véridiques mentionnés dans le roman.

Ainsi, l’auteure a créé un personnage fictif à savoir Hend Bent Mustapha Bent Mohsen Bent Neifer. Ce personnage qui se présente comme étant « la petite-fille de Tahar Haddad ». Il retrace les détails d’une histoire d’amour entre Tahar Haddad et Zoubeida Rassâa.

Une histoire d’amour vouée à l’échec

Il s’agit d’une histoire d’amour entre la fille d’un notable de Tunis, Zoubeida, et le fils d’un volailler, Tahar Haddad, dont les parents ont suivi l’exode rural, de Gabès vers Tunis. Cette histoire d’amour était vouée à l’échec puisque le père de Zoubeida, Ali Rassâa, a refusé catégoriquement la demande en mariage du réformateur tunisien. Alors pourtant que ce dernier était le précepteur de Zoubeida. Pis encore, il ne manqua pas de l’insulter et de proférer des mots blessants qui secouèrent les coins et les recoins de son âme meurtrie par ce refus inébranlable. A ce rejet vient se greffer la cabale menée violemment contre lui après qu’il a publié Notre femme dans la législation islamique et la société en 1930. Cette demande en mariage précipite les événements et multiplie les rebondissements dans le roman. Ali Rassâa oblige sa fille à se marier au fils d’un autre notable de Tunis, à savoir Mohsen Neifer.

Que dire de cette union ?  Un mariage arrangé comme tous les mariages arrangés de l’époque. Ainsi, après le mariage, Zoubeida se trouve face à des murs infranchissables : la perte de l’amoureux tant aimé ; un mariage arrangé à un époux auquel elle ne voue aucune passion ; une belle famille contre laquelle elle entre en conflit permanent pour ne pas dire perpétuel. Le sujet du conflit n’est autre que les mentalités différentes. Car si Zoubeida prône la lecture, l’émancipation de la femme et les arts, sa belle-famille se confine dans un univers traditionnel hostile à toute ouverture sur autrui. Le troisième mur est une lettre de Tahar Haddad qui lui était destinée. Par malheur, la lettre tombe entre les mains de la belle-famille, ce qui crée le désastre et une déchirure immense, entre les deux familles d’une part ; et le couple Zoubeida/ Mohsen d’autre part. On apprend que Tahar Haddad est mort quelques jours après l’envoi de la lettre. Cependant, il demeure l’absent-présent jusqu’à la dernière page du roman.

Le Désastre de la maison des notables, un réquisitoire contre les notables de Tunis

Ce roman est, également, un réquisitoire sans répit, contre les notables de Tunis dont « l’arrogance est un caractère inné et enraciné dans leurs esprits » (page 11). Tout au long des pages, le lecteur se rend compte que l’arrogance, selon le personnage féminin principal, n’est pas le seul travers des notables de Tunis. D’ailleurs, le roman nous rappelle qu’une bonne majorité des notables de Tunis ont choisi d’excommunier Tahar Haddad, dénigrer son livre et le taxer de mécréant et de tous les qualificatifs ignobles. Ces mêmes notables ont donné libre cours aux journaux conservateurs pour inciter à la haine contre le penseur tunisien.

Dans d’autres passages, l’écrivain, à travers ses personnages, nous dresse un autre tableau de ces notables qui ne manquent pas de mépriser tous ceux qui ne sont pas originaires de El Hadhira (la capitale en arabe). Et ce, qu’ils soient des travailleurs ou qu’ils soient des sommités de savoir. D’ailleurs, le personnage Othman Neifer s’indigne de constater que « le fils du volailler puisse étudier à la Mosquée Zitouna et fréquenter les fils des notables » (page 300). Ces notables dont les ancêtres se sont indignés de l’abolition de l’esclavage et plus tard se sont indignés de l’abolition de la polygamie.

Le racisme, ce fléau qui traverse les siècles

D’ailleurs, le mépris et l’arrogance permettent à l’écrivaine de soulever un autre thème, à savoir le racisme et le rapport servante / maîtresse. Par le truchement du verbe et à travers le servante noire Khadouj, l’écrivaine aborde ce thème. Khadouj, dont les parents étaient des esclaves affranchis après l’abolition de l’esclavage chez la famille Neifer, a préféré rester au service de la même famille. Mais son choix ne l’a pas épargnée de la soumission et de la maltraitance de la maîtresse de maison Lella Jneina.

Ainsi, la servante noire relate avec amertume que sa mère a rendu l’âme dans cette maison. Et ce, après une longue bataille contre une tumeur et devant la nonchalance de sa maîtresse qui n’a même pas pris la peine de s’enquérir de son état de santé ou de convoquer un médecin. Le jour de sa mort, Lella Jneina se met en colère. « Elle est morte. C’est tout ce qui me manque ! N’a-t-elle pas pu attendre jusqu’à ce que finissent les préparatifs de la fête de circoncision du fils de Othman ! » (Page 187). D’ailleurs, ce n’est pas la scène unique qui met à nu le racisme contre les servantes noires.

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