Nouveau gouvernement : avant qu’il ne soit trop tard

Mechichi

Il était risqué et pour tout dire très difficile pour Elyes Fakhfakh de vouloir remonter le cours de l’histoire et d’avancer à reculons quand bien même il était habité par la fonction et animé d’une forte volonté d’enrayer le déclin de l’économie, de réformer le pays et d’engager une vaste opération de redressement national. Sa coalition gouvernementale était traversée par de vastes lignes de fracture et de contradictions en tout genre. L’attelage tenait à peine et rappelait les défauts de la cuirasse.

Les principaux ténors du gouvernement, porte-étendards de leurs formations politiques se délectaient de leur détestation réciproque jusqu’à faire douter de la capacité du gouvernement de conduire le changement alors qu’il compte dans ses rangs des personnalités indépendantes d’esprit, aux compétences indéniables, qui font la fierté du pays.

Au plus fort de la crise de Covid-19, elles ont été très vite à la manœuvre. Elles ont fait preuve de courage, d’abnégation, de créativité, d’énergie, de rectitude morale, de probité intellectuelle et d’engagement personnel pour surmonter les déboires économiques et financiers du passé et résister aux effets dévastateurs de la plus grave crise sanitaire mondiale.

Le plan de protection sociale, de sauvetage, de relance de l’économie, en dépit de nos maigres ressources, du poids des déficits jumeaux, de l’endettement et d’un passif dont on n’a pas fini d’en mesurer l’étendue des dégâts, a permis d’atténuer les tensions sociales et de contenir un tant soit peu la récession.

Ce n’est pas peu dire  au regard de nos maigres ressources, du poids des déficits jumeaux, de l’endettement et d’un passif dont on n’a pas fini d’en mesurer l’étendue des dégâts. Ce plan est venu à son heure, souvent à l’instant même où les ministres concernés prenaient leurs quartiers.

Si tout n’a pas été distribué pour éviter que la paralysie de l’activité, pour cause de confinement, ne dégénère en affrontements  et explosion sociale. Le gouvernement  a vite fait de déployer un vaste parapluie social à la limite de nos moyens.  Et même socialiser une partie des salaires des employés victimes de chômage technique. Il ne pouvait faire mieux ni ne devait faire moins bien en matière de collecte des ressources internes et externes. Le pire était à craindre, et le pire ne s’est pas produit.

L’état n’est jamais aussi bien dans sa perception que quand il se distingue dans son rôle de protecteur sans rien abandonner de ses fonctions d’impulsion, de sauvegarde et de relance de l’économie

L’état, qui faisait  jusque-là des apparitions furtives dans les écrans radars de la nation et dont on a fini par s’en désespérer, retrouve, dès lors,  grâce aux yeux de Tunisiens médusés, indignés et apeurés pour avoir été laissés pour compte, au bord de la route. L’état n’est jamais aussi bien dans sa perception que quand il se distingue dans son rôle de protecteur sans rien abandonner de ses fonctions d’impulsion, de sauvegarde et de relance de l’économie.

Les déboires du chef du gouvernement, ses démêlés avec ses alliés d’hier, devenus ses adversaires politiques d’aujourd’hui, ont certes impacté l’action gouvernementale sans pour autant refroidir les ardeurs des architectes de la relance économique qui faisaient ainsi la démonstration, du mieux qu’ils le pouvaient, de la continuité de l’Etat pourtant mise à mal depuis près d’une décennie.

Elyes Fakhfakh  s’en va comme il est venu dans un pays en pleine tourmente, tétanisé par une immense vague d’incertitude. Il quitte la scène politique alors qu’il ambitionnait d’aller jusqu’au bout de son mandat. Il se faisait fort de le rappeler ostentatoirement au risque d’exaspérer ses alliés. On lui prédisait un meilleur avenir  politique. Il en fut tout autrement.

Cela ne donne aucun droit à son successeur de manquer de discernement au point de jeter le bébé avec l’eau du bain. Non qu’il faille reprendre les mêmes et recommencer, sauf qu’il se trouve des valeurs sûres dans le gouvernement démissionnaire qui méritent amplement de figurer dans le prochain gouvernement pour mener jusqu’au bout leur programme, leur action qui tiennent la route tant par leur cohérence que par leur viabilité.

C’est un gage de réussite pour le gouvernement de Hichem Mechichi s’il venait à être intronisé par l’ARP. Il gagnerait en crédibilité et en efficacité. Les partis politiques, par qui l’investiture arrive, doivent y consentir pour ne pas ajouter au discrédit qui les frappe le sentiment de défiance  et de rejet qui les exposerait au pire des scénarios.

Simple exigence de cohérence : les formations politiques et groupes parlementaires n’arrêtent pas de proclamer sur tous les toits et tous les tons que leur motivation ultime serait l’intérêt suprême de la nation

Si tel est le cas, la logique voudrait qu’ils se mettent quelque peu en retrait et qu’ils laissent faire les concepteurs, les architectes et les bâtisseurs de l’avenir loin de toute démagogie idéologique, de luttes partisanes et de calculs politiques étriqués

Hichem Mechichi, l’ancien ministre de l’Intérieur, digne représentant des grands commis de l’état, rompu aux arcanes, aux susceptibilités et aux subtilités de l’Administration, et bon connaisseur  des rouages de l’état qu’il a pratiqués  à divers degrés sait à quoi s’en tenir.

Il doit s’entourer des meilleurs d’entre nous. Ils auront pour mission de redresser le pays, de lui faire retrouver son rang et son prestige auprès des nations, des bailleurs de fonds et des agences de notation qui l’ont rabaissé. On veut tout connaître de la vision d’avenir, des projets, des programmes d’action et jusqu’à la feuille de route du prochain gouvernement.

Il n’y a pas mieux pour faire taire, sinon calmer, les esprits récalcitrants,  avides de surcroît de pouvoir que de former un gouvernement restreint, un gouvernement de choc et de combat, animé par de fortes personnalités au caractère trempé, aussi compétentes que dévouées à la chose publique et de surcroît éveillées aux nécessaires équilibres politiques, régionaux et socioprofessionnels. Un gouvernement de guerre contre le déclin, le chômage, les inégalités sociales et régionales, la corruption, la pauvreté et la misère. Un gouvernement qui soit l’incarnation d’un état stratège, capable d’anticiper sur les instruments de demain plutôt que de s’embourber avec les outils qui ont fait leur temps au siècle dernier.

C’est un euphémisme de dire et de rappeler que le prochain gouvernement, si jamais il réussit son examen de passage, doit impérativement rétablir la confiance et restaurer le service public qui a perdu, à force de délabrement et de décrépitude, jusqu’à sa raison d’être. Nos systèmes de santé, d’enseignement et de transport en commun sont si abîmés, si dégradés qu’ils ont perdu toute utilité tout en saignant à blanc les contribuables.

Le prochain gouvernement doit aussi et surtout avoir le courage et la détermination, loin de toute considération électoraliste, de remettre de l’ordre au sein des entreprises publiques, véritables machines de destruction de richesse et de valeur. Y injecter à fonds perdus de l’argent alors qu’elles sont en état de mort cérébral sans y mettre de la rationalité, de la rigueur, de la sanction et de véritables outils de performance ne servirait à rien.

L’état, autant dire le contribuable, ne doit plus être l’otage d’entreprises qui se nourrissent sur la bête sans aucun apport,  sans aucune valeur ajoutée. On commettrait un crime contre les générations à venir si on ne mettait  pas fin aux dérives,  aux dérapages et à la faillite financière d’entreprises publiques alors qu’il n’y a aucune fatalité à l’échec.

A défaut de redressement économique, de relance de l’investissement, il n’y aurait ni une possible paix civile ni une probable stabilité sociale. Les politiques en feraient les frais et risqueraient même de retourner de là où ils sont venus.  Il n’est pas exclu que Hichem Mechichi n’ait pas les faveurs des partis.

C’est loin d’être un handicap. à l’idée de savoir que son gouvernement de salut national, même si le terme est assez galvaudé, est celui de la dernière chance d’un pays exsangue à l’issue d’une décennie perdue : la croissance quand elle existe ne compense même pas le croît démographique. Un pays qui n’ose même plus s’aventurer sur le marché financier. Sa signature est si abîmée qu’il se retrouve au plus bas des classements des Agences de notation en compagnie des pays proscrits, à très haut risque.

Le Gouvernement Hichem Mechichi porte à l’évidence l’empreinte du président de la République, Kais Saied, qui joue l’état contre les partis. Ce qui n’est pas du goût des formations politiques et des coalitions qui dominent et souvent polluent l’ARP.

Il n’est pas assuré de leur confiance sans que l’on soit convaincu de leur capacité de lui faire barrage. La peur du vide, de l’inconnu  et l’opportunisme des politiques jouent en sa faveur. Il n’empêche, tout le monde – partis politiques, corps constitués, société civile – doit avoir conscience qu’on aborde le dernier quart d’heure de notre survie. Pour éviter le naufrage financier, redresser la barre et mettre, avant qu’il ne soit trop tard, le cap sur les chemins de la croissance. Pour ne pas se laisser entraîner vers le bas, condamner à l’immobilisme à cause des tiraillements, des luttes et des guerres de politique politicienne qui ont vidé le pays de sa substance.

En désignant son propre candidat hors des sollicitations du microcosme politique, le chef de l’état envoie un message fort à l’ensemble de la collectivité. Et confirme, si besoin est, logiquement et en toute cohérence sa propre démarche  et son attachement au régime présidentiel. Il n’a d’ailleurs jamais fait mystère de sa volonté d’incarner à lui tout seul l’exécutif. Il adopte cette même posture  en se plaçant  au-dessus des partis privés de voix au chapitre de la désignation du successeur d’Elyes Fakhfakh. En attendant l’étape d’après, au motif d’institutionnaliser ces choix.

à charge donc  pour le Chef du l’état  de réformer le système politique et de réviser la loi électorale et le mode de scrutin. Ils ont eu pour effet jusque-là de produire et d’entretenir le chaos, les divisions à répétition, une atomisation de la représentation parlementaire qui sont autant de bombes à fragmentation. L’ARP, à moins qu’elle ne se soit dévoyée de sa mission et qu’elle s’insurge contre la nation, ne peut s’y opposer.

Ni régime parlementaire au vrai sens du terme, ni système présidentiel aux larges prérogatives, mais un système hybride, sans cohérence aucune, synonyme d’instabilité politique. Il faut sortir du piège de ce Ni-ni et s’affranchir une fois pour toutes  d’un mode de scrutin aux effets pervers, inique et par trop injuste, celui de la proportionnelle aux plus grands restes sans un seuil minimal conséquent.

Le système actuel ne laisse entrevoir aucun horizon politique rassurant.

Pas plus que l’espoir de voir émerger une majorité apte à gouverner et à s’exposer à la sanction de l’opinion et des électeurs ouvrant ainsi la voie à une possible et nécessaire alternance politique. Sans alternance, il ne peut y avoir de véritable démocratie.

On ne s’étonne plus que la transition démocratique ait autant de mal et de difficultés  à  sortir de ses limbes. On ne s’indigne même plus qu’elle soit à ce point dévoyée. L’ennui est que c’est tout l’édifice républicain qui est mis en danger. La 2ème République a vécu le jour même où l’on célèbre le 63e anniversaire de la première République. Vivement la troisième avant qu’il ne soit trop tard.

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