Renouer avec le travail , cette impérieuse nécessité

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Que n’a-t-on parlé de réformes, cette impérieuse nécessité, cette ardente obligation. Réformes tous azimuts, réforme  surtout de l’Etat, devenu tentaculaire et par trop inefficace. Près de 700.000 fonctionnaires pour une population de 11 millions d’habitants. Un record dont on se serait bien passé.

A croire que l’on s’inscrit dans une logique de partage du travail. Alors que l’aptitude humaine et professionnelle, tout autant que le souci de performance et de contribution effective à l’effort national, doivent prévaloir. On le mesure à la dégradation de la qualité des prestations de services publics quand  elles existent, notamment en matière d’enseignement, de santé, de transport. Le comble est qu’il y a un sureffectif de fonctionnaires jusqu’à l’overdose là où ils ne devraient  pas y être et qu’ils manquent souvent à l’appel là où on a  le plus besoin d’eux dans les écoles, hôpitaux et dans bien d’autres secteurs et régions dépourvus jusqu’à la notion de service public.

Loin d’être des forçats du travail, il y a peu de risques que les salariés de l’Etat soient victimes de burn-out ou de dépression nerveuse pour cause de tensions excessives au travail. Moins de 35 heures payés 40 et des week-ends prolongés  agrémentés, comme toujours chez nous, par des ponts qui ne mènent nulle part. Le temps de loisir le partage à celui du travail. Et si le compte n’y est pas tout à fait, on se refait une santé aux frais de l’Etat en puisant dans la manne des congés de maladie plus fictive que réelle. Grâce à la complicité de médecins véreux qui monnayent tout jusqu’à leur dignité et l’honneur de leur profession. Serment d’hypocrite, pardon d’Hippocrate, dites-vous ?

Le dire en ces termes ne signifie en aucun cas que tous les fonctionnaires soient logés à la même enseigne, ni qu’ils soient tous à blâmer. Ce pays ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui sans l’abnégation, le dévouement jusqu’au sacrifice, l’intelligence collective de petits et grands commis de l’Etat qui ont tout donné  et tout sacrifié à la notion de service public souvent hélas sans le moindre signe de reconnaissance.

Ils ont relevé le défi de la décolonisation en 1956, après le départ massif des colons. Fait preuve d’audace et d’ingéniosité en 1959 avec la naissance de la BCT et du dinar au terme du décrochage de la zone franc. Ce sont ces mêmes fonctionnaires qui ont préservé le socle de l’Etat en 1964-65, date des premières escarmouches UGTT– pouvoir qui ont atteint leur point culminant en 1978. Avant la déflagration en 1984, quand sonna la première révolte du pain. Ils ont assuré la continuité des services publics en 2011 lorsque de nouveau la direction politique a déserté le pouvoir.

A chacun des tristes épisodes, chaque fois que la contestation s’est emparée du pays laissant craindre une véritable vacance du pouvoir, l’Administration est restée, vent debout, fidèle au poste, assurant du mieux qu’elle le pouvait la continuité de l’Etat, avec une efficacité accrue, libérée qu’elle était de l’ingérence peu orthodoxe de dirigeants politiques par qui souvent le scandale arrive.  Ces soldats de l’ombre, mal payés, travaillant le plus souvent dans des conditions difficiles, peu dignes de leur fonction et de leur rang,  plus d’une fois pris à partie et décriés par nos concitoyens au bord de l’exaspération  méritent un meilleur sort. Ils sont  eux-mêmes victimes d’intrus, de clandestins qui se nourrissent sur la bête par la seule volonté de  formations politiques qui tiennent les rênes du pouvoir.

Ni amalgame, ni anathème, il ne s’agit pas d’ostraciser un corps relativement sain mais qu’il faut expurger de ses excroissances, dont il faut couper les branches mortes. Tout le monde y gagnerait à l’exception des resquilleurs estampillés politiques qui ne sont pas à leur place.

L’occasion pour le pays de les mettre à l’épreuve  en décrétant la suppression de la séance unique, relique peu reluisante d’un passé révolu qui nous a condamnés à l’arriération économique et à l’oisiveté. Sommes-nous devenus à ce point riches et puissants pour nous permettre des journées et des années de travail sur toute une vie que même les pays post-industrialisés les plus puissants de la planète ont abandonné depuis fort longtemps ? Et que dire  de nos compétiteurs directs, émergents et plus encore ceux en émergence rapide plus conquérants que jamais ? Les Français, dont on a hérité la législation du travail et le centralisme administratif, sont revenus  sur la semaine des 35 heures qui a connu, il y a peu, son heure de gloire. Ils partent désormais à la retraite à 65 ans. Pour autant, ils prêtent à sourire les Asiatiques, ces stakhanovistes, qui n’ont  d’autre religion que celle du travail pleinement assumée. A croire que nous ne faisons pas partie de ce monde dont l’hostilité et l’agressivité commerciales ne sont plus à démontrer.

On ne s’étonne plus dès lors de la rapidité avec laquelle le pays signe son décrochage industriel et commercial. On en a pour preuve le recul inexorable des exportations, le rétrécissement de nos parts de marché et l’explosion des importations dominées  essentiellement par les biens de consommation.

La manne touristique,  pétrolière tout comme les transferts de revenus de Tunisiens établis à l’étranger, pas plus que les IDE ne doivent plus faire illusion. Le recours à l’emprunt extérieur touche à ses limites quand il ne les a pas déjà dépassées depuis longtemps. Le phénomène ne date pas d’aujourd’hui. La crise sanitaire du Covid-19 n’a fait qu’amplifier et accélérer  le processus d’appauvrissement. Le choc est si violent, si brutal, si dévastateur qu’il a révélé l’étendue du désastre. L’édifice menace de s’écrouler. Il tient à peine  sur ses fondations qui se fissurent et se lézardent de partout.

A l’heure du déconfinement  et de la reprise de l’activité on ne doit s’attendre à rien d’autre qu’à un sursaut national, un réveil, un engagement de tous les instants pour donner au plan de sauvegarde et de relance laborieusement concocté par le gouvernement plus de sens, de chair et de tonalité. L’argent de la relance, si argent il y a, ne fera pas à lui tout seul le bonheur des entreprises empêtrées dans un climat d’affaires , un environnement d’investissement, des interrogations et des incertitudes politiques peu enviables.  De quoi refroidir leurs propres ardeurs si tant est qu’il leur en reste. Les courbes de productivité sont au plus bas et continuent de chuter, la compétitivité des entreprises s’en ressent forcément. L’arme de la dépréciation du dinar  s’est retournée contre nos propres entreprises en l’absence d’avancées au plan de la qualité. En renchérissant leurs intrants,  elle les pénalise plus qu’elle n’améliore leur avantage compétitif. Elles ne pourraient résister à la fois au virus mortel de l’économie souterraine qui fait l’effet d’un tsunami et sortir indemnes d’un confinement qui les a condamnées à l’arrêt de la production pendant plus de deux mois tout en assumant charges salariales et fiscales.

On sait dans quel état inquiétant nos entreprises, les PME/PMI notamment, ont été  contraintes  à l’arrêt d’activité. On ignore comment, ni par quel miracle elles en émergeront,  affaiblies et menacées qu’elles sont de dépôt  de bilan. Ailleurs et pas plus loin de chez nous, de l’autre côté de la Méditerranée, les Etats ont, pendant toute la période de confinement, nationalisé les salaires et souvent les sociétés elles-mêmes pour leur éviter la faillite ou de peur qu’elles ne tombent dans l’escarcelle de prédateurs étrangers. Le gouvernement tunisien aura beau racler ses fonds de tiroir, solliciter de partout l’argent des contribuables locaux  et étrangers, il sera bien en peine de stopper l’hémorragie dont sont victimes les PME/PMI, cœur battant de l’économie nationale. Il en faut à l’évidence davantage de moyens financiers et un soutien plus franc, massif et délié qu’il n’en propose.

Il y avait besoin et nécessité pour l’Etat de compenser ce manque de moyens en mobilisant davantage ses troupes et en les impliquant autant que faire se peut dans la lutte pour la survie,  dans l’effort de relance de l’économie. Après plus de deux mois de confinement sans la moindre inquiétude pour les salaires, primes et émoluments divers des fonctionnaires, il était légitime et sans doute même nécessaire  de fermer une fois pour toutes la parenthèse  de la séance unique dont les effets sur l’économie ressemblent à s’y méprendre à l’impact du Covid-19. L’occasion rêvée pour mettre le pays dans le sens de la marche mondiale. Juillet-août – alors qu’il ne fait pas plus chaud qu’à Paris, Rome ou Madrid – nous coûtent plus d’un point de croissance. On ne s’en souciait guère quand celle-ci coulait à flots. Mais cela confine en revanche au scandale d’Etat quand le pays n’a pour seule perspective qu’une récession de plus de 6%, la plus lourde qu’il ait jamais connue.

Moins de 30 heures par semaine pour les employés de l’Etat quand nos compétiteurs en sont au double. Qu’est-ce à dire ? Si ce n’est que la fonction publique tire toute l’économie vers le bas. Elle contraint les entreprises à s’aligner, à s’ajuster, à tailler dans les horaires de travail quand elles ont besoin de plus d’engagement et de plus de contributions à l’effort. C’est l’avenir des écoliers,  lycéens et des étudiants que l’on piétine et dilapide. Il y a d’autres manières d’aménager le temps de travail sans que cela ne nuise au bien-être collectif tout en redressant la courbe de productivité nationale. On ne peut revendiquer un dinar fort, plus de pouvoir d’achat, un niveau de vie décent et plus de considération dans le monde en se laissant  entraîner dans cette dérive d’oisiveté et de déni de la réalité mondiale.

De partout on nous annonce à grands cris qu’on voudrait tout réformer et engager les plus grandes transformations laissées jusque-là en jachère. Soit. Mais on serait mieux inspirés en commençant par l’essentiel, par le commencement : reconsidérer notre vision, notre conception et notre relation avec le travail réduit aujourd’hui à une variable moins que résiduelle. Les Tunisiens, jadis, depuis les temps immémoriaux, si studieux,  prévenants et abstinents doivent se ressaisir et renouer au plus vite avec ces vertus ancestrales. Nous devons, avant qu’il ne soit trop tard, nous réconcilier avec le travail et en faire la seule valeur qui prédomine et qui compte  si l’on veut sortir de l’ornière. L’histoire des nations, qui affichent aujourd’hui leur puissance industrielle et leur avance technologique, en apporte plus d’une illustration à cet égard.

Pratiquer le culte de l’argent en tournant le dos  à la valeur et à la culture du travail ne mène nulle part si ce n’est au déclin et à la discorde nationale. On attendait un message fort du gouvernement dans ce sens pourtant on ne peut plus légitime. Pour atténuer le choc de la récession comme nulle autre pareille, il n’en fut rien contre toute attente.

Le gouvernement, pourtant doté d’un super  ministère de la Gouvernance et de la Fonction publique, a préféré le statu quo au changement. Accélérant ainsi l’inexorable processus de déclin industriel et de décrochage économique. On craint dans ces conditions pour le programme de survie de nos entreprises et pour le plan de relance. Les promesses de liquidités ne sauraient nous faire oublier l’impératif de compétitivité. L’argent ne vaut pas plus que le travail.

 

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