Mohamed Balghouthi : il faut qu’on puisse devenir une société méritocratique

Mohamed Balghouthi

Mohamed Balghouthi, consultant international tunisien en stratégie et intelligence économique, enseignant dans plusieurs Masters  » Purchasing & Supply Chain Management « ,  » Intelligence Economique « , cofondateur du CRET (Comité de Réflexion sur l’Economie Tunisienne) et du GIEST (Groupe d’Intelligence Economique et Scientifique de Tunisie) dresse un état des lieux de l’industrie de demain ? Comment est-elle perçue aujourd’hui et pour demain ? Et plus encore, la Tunisie pourra-t-elle rattraper son retard ? Il répond dans une interview exclusive à leconomistemaghrebin.com

Tout d’abord, comment peut-on définir notre industrie ? Et de quelle façon peut-on se projeter dans l’avenir ?

Mohamed Balghouthi :« On n’a pas une industrie qui est classique. Mais on a une industrie qui est dépassée par rapport à un monde qui a changé ».

Il est évident que notre schéma industriel créé après l’indépendance a été pensé sous un format de sous-traitance et non en termes d’innovation face au marché international. Elle a été pensée uniquement en termes de sous-traitance industrielle pour un donneur d’ordre. Contrairement aux autres pays qui sont rentrés dans l’indépendance après la 2ème guerre mondiale. A l’instar des pays anglo-saxons ou des pays sous domination anglo-saxonne comme l’Inde ou la Corée du Sud, où des efforts ont été faits sur l’auto-production, l’auto-suffisance. Et sur une intégration à l’économie mondiale, mais en tant qu’acteur indépendant.

En revanche pour le cas de la Tunisie, nous avons un mal originel dans la pensée de l’économie tunisienne. Il s’agit d’une pensée qui a été faite sous forme d’une économie de rente, sur des droits acquis pour ceux qui sont proches du pouvoir. Il n’y a pas de libre entreprise. Or, la libre entreprise permet aux meilleurs en termes qualitatifs de vivre et de survivre. Et donc, les jeux sont faussés en Tunisie.

Ainsi, les reflets des révoltes et de la révolution économique sont venus du fait qu’il n’y a pas une intégration entre le savoir et la réponse économique qui serait capable d’intégrer ce savoir.

Autrement dit, il y a un fossé qui les sépare ?

Il y a plus qu’un fossé. Il y a quelque chose de totalement incohérent. On ne peut pas fabriquer des cerveaux, des ingénieurs, et bien d’autres dans divers domaines. Sans donner à côté une matrice économique capable de les absorber. Et cette matrice économique ne peut venir que d’une idée de l’économie nationale et internationale. 

Aujourd’hui, les capitaines d’économie, il y en n’a pas beaucoup, voire même trop peu d’industriels. Alors que pour des pays à valeur ajoutée, ils sont tous des industriels. Ce sont des gens qui fabriquent, il y a de l’ingénierie derrière. Alors que nous n’avons pas encore ceci.

Qu’est ce qui manque selon vous ?

Il manque de l’ambition. Quelle est la place de la Tunisie par rapport au reste du monde? Est-ce qu’on veut être des acteurs ou des spectateurs ? Il faut répondre essentiellement à des questions philosophiques. Après le reste ? C’est technique. La réponse technique est : dans combien de temps ? Il y a aussi le politique. Si on arrive à répondre, il faut au maximum une ou deux générations, c’est-à-dire 20 à 40 ans. Combien de temps nous voulons pour que nos enfants aient le même niveau de vie que les pays de l’autre rive de la Méditerranée. En somme, la réponse à cette question conditionnera tout l’avenir économique industriel de la Tunisie.

Comment la Tunisie va-t-elle concurrencer ? Définir ce qu’est la concurrence ? Est-ce qu’on doit être dans un schéma de concurrence ? Est-ce que le modèle libéraliste existe encore ? 

Voire la vidéo ci-dessous:

Quel est le bilan ?

Nouveau paradigme économique et social induit par la 4ème révolution industrielle. Nous sommes passés d’une économie matérielle construite sur de la production de masse, de la consommation de masse, du travail de masse, à une économie immatérielle construite sur de la production individuelle, de la consommation individuelle et du travail individuel. L’économie d’avant était bâtie sur de la certitude et de la production de masse. Celle d’aujourd’hui est bâtie sur de la prédiction, du neuro-marketing et de la production individualisée. Et l’or de ce siècle est l’information, sa production et sa collecte, autrement dit la Data. C’est par la Data et le multi-croisement de celle-ci que l’on peut estimer votre probabilité d’action, vos besoins latents et futurs. Tous les modèles économiques et industriels des siècles précédents deviennent obsolètes.

La « main invisible du marché », la « théorie des avantages comparatifs », le Marxisme, le Capitalisme, les échanges Nord/Sud,… Toutes ces théories socio-économiques linéaires du 18e, 19e et 20e siècle, non systémiques, excluant l’accélération, les lois de la thermodynamique (en particulier l’entropie), le partage des connaissances, etc. sont mortes et enterrées. Les interactions que nous avions avec notre environnement étaient statiques. L’objet était muet. Maintenant, les interactions avec les objets sont dynamiques. L’objet communique.

Basculer du doute à la certitude, de la démonstration au dogme

Avec l’association de l’augmentation de la fréquence d’horloge des ordinateurs, de la physique linéaire et l’augmentation de la taille en q-bits des ordinateurs de la physique quantique, les puissances de calculs séquentielles et combinatoires, linéaires et parallèles, deviennent astronomiques, illimitées. Ça change tout. Le piège de la zone de confort étant de basculer du doute à la certitude, de la démonstration au dogme.

Celles et ceux qui s’en sortiront le mieux seront les enseignants/étudiants des sciences « dures », Sciences, Techniques, Ingénierie, Mathématiques, (STIM en français, STEM en anglais). Mais une fois encore, ils ne s’en sortiront pas sans le savoir-être (« soft-skills »), celui issu de ce qu’on appelait autrefois les Humanités.

Dans un temps constant ou linéaire, la stratégie de mise à niveau ou de retournement pouvait prendre quelques décennies.

Dans un temps exponentiel, c’est impossible de prendre autant de temps. Quant à la génération des 35-55 ans, je crains pour elle les 10 prochaines années. Essentiellement, celles qui verront la mutation du travail, des modes de production et des modes de consommation. Elles seront très difficiles à vivre. Le monde en 2030 sera totalement différent de celui que nous connaissons aujourd’hui.

Plusieurs études convergent. Notamment celle des Big 4 et d’autres cabinets d’intelligence économique, sur le fait qu’au moins 50% des travaux horaires <= 20$/h seront remplacés par des robots et/ou des solutions à intelligence artificielle. D’après la pyramide des âges mondiale, sur une population active de 3,5 Milliards d’individus, le nombre des 35-55 ans représente un Milliard d’individus. 80% d’entre eux gagnent moins de 20$/h. 50% d’entre eux verront leur emploi remplacé par l’Intelligence Artificielle en mouvement (robots). 400 Millions d’individus perdront leur emploi en moins de 15 ans. Comment concilier ces bouleversements? Comment concevoir un nouveau contrat économique et social, un new-deal compatible avec cette 4ème Révolution Industrielle et civilisationnelle, les 17 SDGs et les Objectifs du Millénaire dont l’échéance est elle aussi en 2030? En effet, peu de politiciens et de gouvernement ont anticipé ces changements et s’y sont préparés.

Prenons le cas de la Tunisie, quelles sont les priorités ?

Redéfinir le rôle des entreprises publiques en ayant un discours de vérité. Prenons le cas de la CPG, qui produisait huit millions de tonnes de phosphate par an. Cette année, cela n’atteint même pas les deux millions. Je pense qu’il faut redéfinir le contrat des entreprises publiques par rapport aux objectifs économiques. J’ai envie de vous dire qu’il faut avoir de l’ambition pour avoir le maximum de valeur ajoutée dans tous les secteurs. Il faut qu’on leur donne la valeur au travail. Il s’agit avant tout d’une reconnaissance morale.

En conclusion, il faut qu’on puisse devenir une société méritocratique pour ceux qui veulent travailler et qui font des sacrifices.

Aujourd’hui, si on vous propose le poste du ministre de l’Industrie dans votre domaine où vous excellez, seriez-vous prêt pour servir la patrie? Et quelles sont vos priorités ?

Servir mon pays serait un honneur pour moi. De l’aider à se positionner sur les industries du futur encore accessibles pour les dix prochaines années. J’aurais trois priorités: – Faire un audit total sur tous les secteurs industriels, leur obsolescence et leur viabilité par rapport aux évolutions technologiques de la concurrence internationale. – Accompagner la transition industrielle vers beaucoup plus de valeur ajoutée, en améliorant la productivité des entreprises viables, publiques et privées, et en accompagnant les secteurs en fin de vie économique pour un repositionnement sur des secteurs à plus haute valeur ajoutée. – Préparer un nouveau segment de l’économie nationale en libérant un écosystème regroupant les industries 4.0, opérant à partir de la Tunisie pour un marché directement planétaire.

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