Tunisie: Kaïs Saïed et Nabil Karoui, les élus des médias

Inégalité des chances Kaïs Saïed & Nabil Karoui

Kaïs Saïed et Nabil Karoui: Tels sont a priori les deux « finalistes » qualifiés pour le second tour de l’élection présidentielle.

Apparemment, tout les sépare. D’un côté, l’universitaire austère et rigoriste, de l’autre, un homme d’affaire sulfureux et libéral. Kaïs Saïed est libre, Nabil Karoui est emprisonné.

Pourtant, derrière cette opposition caricaturale – et la surprise réelle ou feinte de leur arrivée en tête -, les deux impétrants partagent deux points qui tendent à expliquer leur succès.

En effet, ces deux « outsiders » sont le produit du rejet du système de partis. Mais aussi de la montée en puissance du système médiatique. En cela, Kaïs Saïed et Nabil Karoui symbolisent l’actuelle phase de la transition démocratique. Ils l’ont bien sentie pour mieux en tirer profit. Ce qui est le propre de l’animal politique.

Les produits du rejet du système de partis

Les deux protagonistes sont partis d’un même constat. Le peuple a développé une défiance et un grand rejet de la classe politique qui s’est établie après la révolution. Ainsi, tout succès électoral passe par le contournement des partis liés directement ou indirectement à l’exercice du pouvoir (exécutif ou législatif) durant la transition démocratique. Le choix s’est avéré gagnant.

Même Ennahda n’a pas réussi à mobiliser et à susciter un quelconque élan politique. Ce mouvement bénéficie d’une base militante et électorale plus ancrée et stable que Nidaa Tounes.  Au contraire, son candidat de fait, Abdelfatah Mourou a pâti de la concurrence et de l’attractivité du discours conservateur et rigoriste de Kais Saïed.

Ce dernier a su également appuyer sur les défaillances, l’incurie voire l’absence de sens de l’Etat des acteurs politiques et institutionnels de la transition démocratique.

Quant à Nabil Karoui, bien qu’issu de l’élite socio-économique du pays, il a su incarner un discours antisystème. Celui-ci focalisé sur l’échec cuisant de l’action publique en matière économique et sociale des divers gouvernants depuis 2011. Il a fait valoir sa réussite personnelle et son action caritative. Il a d’autant plus souligné l’apathie, l’inaction voire l’impuissance de la puissance publique.

Dès lors, c’est bel et bien l’image de l’homme providentiel qui a touché le cœur d’une partie importante des couches populaires. Paradoxalement, il a vu son image d’« antisystème » renforcée depuis son incarcération. Elle s’est faite fin août, dans le cadre d’une enquête pour blanchiment et fraude fiscale. C’est la définition même de ce qu’on appelle un « effet boumerang ».

Le succès du discours et de l’image de l’un et de l’autre ne relèvent pas de la divine surprise. Le contexte politique de défiance généralisé et de fragmentation de la classe politique ont joué en leur faveur. Surtout, leur aura doit également à un système médiatique qui les ont consacrés dans une fonction publique et symbolique à défaut de légitimité démocratique.

Les produits du système médiatique

Kaïs Saïed et Nabil Karoui ont gagné la bataille de la communication, mais avec des moyens et un style diamétralement différents.

Largement comparé à la figure bouffonesque de Silvio Berlusconni, Nabil Karoui est un homme d’affaire et de télévision. Il est devenu un homme politique. Le cumul des casquettes du fondateur de la puissance chaîne privée, Nessma, ne pouvait que susciter une suspicion de  conflit d’intérêts. Mais c’est précisément cette faculté à instrumentaliser son propre média qui a focalisé l’attention politico-judiciaire sur ce personnage sorti d’une comédie dramatique à l’italienne.

Juridiquement présumé innocent pour une affaire de « blanchiment d’argent », il n’en reste pas moins politiquement présumé coupable pour une partie non négligeable de la population.

Cependant, le timing de son incarcération est discutable. Cet acte de procédure judiciaire a plongé l’élection présidentielle dans une zone d’incertitude plus que regrettable. Le pays n’avait pas besoin d’ajouter à la fragilité économique et sociale, un état d’insécurité politique.

Fière de son exceptionnalité et de son exemplarité dans le monde arabe, la Tunisie à offert le spectacle d’une campagne de second tour avec un candidat emprisonné. Que dire de l’hypothèse d’un président élu mais incarcéré. Un scénario démocratique et judiciaire digne d’un roman kafkaïen.

Quant à Kaïs Saïed, son ton monocorde et sa démarche mécanique ont contribué à construire un personnage, une singularité. Celle d’un homme cultivé, simple et rigide à la fois. Une image dépouillée d’artifice et un langage sophistiqué qui ont contribué à l’imposer dans l’arène médiatique post-révolutionnaire. Si le regard du constitutionnaliste est légitime en cette période de transition, c’est bel et bien le choix des médias qui l’ont invité régulièrement qui a participé à sa popularisation et à sa renommée politique.

Dès lors, entre ces deux candidats des médias, l’élection à la magistrature suprême sera-t-elle arbitrée in fine par ces mêmes médias ?

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