La grève de l’UGTT du 24 octobre aura-t-elle lieu ?

Noureddine Taboubi
Photo d'archives

Il est peu probable que la centrale ouvrière mette à exécution ses propres menaces. Non que dans l’intervalle le gouvernement et les dirigeants syndicaux auront surmonté leur désaccord et balisé la voie pour des négociations apaisées et tout aussi prometteuses. Loin s’en faut. On peut tout reprocher à l’UGTT, les excès et outrances d’instances professionnelles et régionales souvent en état d’insoumission ou de rébellion, mais on ne peut douter du sens de la mesure et de la responsabilité de sa direction. Elle sait ce que paralysie de la Fonction et du secteur publics veut dire, ce qu’elle coûte au pays et ce qu’elle suscite chez le contribuable qu’elle cherche à protéger et à défendre.

Décréter la grève générale dans la fonction publique, fût-ce pour une journée, c’est en quelque sorte, alors que le chef de l’Etat vient de renouveler pour un mois l’état d’urgence, une véritable déclaration de guerre. Il y aura peu de vainqueurs dans ce genre d’affrontement direct ou à distance. On ne comptera plus le nombre des vaincus. L’UGTT en tête. Elle ne peut prendre le risque de renier son passé militant pour quelques dinars de plus auxquels il est vrai les salariés bien éprouvés par la dégradation de leur pouvoir d’achat ont droit.

Telle n’est pas et ne pourrait être en tous les cas son intention. Sinon pourquoi avoir brandi la menace d’une grève générale longtemps à l’avance ? Plus d’un mois de préavis de grève, cela semble très peu habituel et contraire à toute attitude belliqueuse. En donnant le temps au temps, l’UGTT veut prouver qu’elle n’entend pas rompre les canaux du dialogue social et qu’elle cherche à éviter les situations extrêmes et l’irréparable. La récente rencontre de Youssef Chahed et Noureddine Taboubi à deux semaines de l’ultimatum témoigne de la volonté d’apaisement de sa direction.

Il est clair que ni le gouvernement ni l’UGTT n’ont intérêt à laisser se dégrader davantage une situation déjà assez compromise. Il faut à tout prix sortir de la logique de l’affrontement même si dès le départ les positions pour des raisons évidentes sont très éloignées et paraissent même irréconciliables. Le gouvernement, sans moyens financiers, et donc sans marge de manoeuvre sinon celle de vouloir gagner du temps, est écartelé entre le marteau de ses bailleurs de fonds -FMI en tête- et l’enclume de la centrale syndicale. Les premiers agitent l’arme du véto financier pour le dissuader d’alourdir la masse salariale dans la fonction publique qui a battu tous les records mondiaux rapportée au PIB en souffrance. Plus de 14% du PIB qui bouge à peine. Elle est passée en huit ans de moins de 7% à plus de 14 % du PIB aux dépens de la création de richesses qui n’auront progressé qu’à peine 10% sur l’ensemble de la période.

Qu’est-ce à dire sinon que cette expansion quasi-exponentielle de la masse salariale dans la fonction publique a été financée en laissant filer le déficit budgétaire du reste sans aucun impact sur la relance de l’économie sinon qu’il a nourri les feux de l’inflation. On connaît la suite : ce fléau a laminé le pouvoir d’achat des salariés et réduit à la portion congrue la classe moyenne en pleine déperdition. Curieuse situation où l’on ne compte plus les nouveaux riches et les nouveaux pauvres.

Le gouvernement Chahed, comme ceux qui l’ont précédé, ont vainement résisté à la dictature de l’immédiat si tant est qu’ils en ont eu la volonté. Faute de ressources propres que le pays n’était plus en capacité de créer pour de multiples raisons. Tous sans exception ont vite fait de se laisser droguer par l’endettement sous toutes ses formes. Des plus vertueuses aux plus nocives au seul motif de financer le train de vie de l’Etat et de contenir un tant soit peu l’inflation en ouvrant les vannes de la Caisse générale de compensation (CGC). Exit l’investissement public en infrastructure ou ailleurs dans l’économie verte ou dans celle de la connaissance. L’investissement d’avenir est sacrifié sur l’autel du présent. Les générations futures vont devoir supporter le fardeau d’une dette déjà insoutenable sans que rien ne leur a été légué qui leur donne les moyens de la rembourser. Elles auront en héritage une dette extérieure qui les condamnera à la paralysie et à ce qui ressemblera à une souveraineté limitée. Et pour seule perspective la régression, le déclin industriel et la marginalisation. Elles seront bien en peine d’entreprendre avec si peu de moyens au milieu de terres, de villes et de littoral pollués, dégradés et abîmés.

L’édifice est déjà lézardé et menace même de s’écrouler, notamment sous le poids de la double fracture régionale et sociale. Les salaires des fonctionnaires s’élèvent à près de 40 % du budget de l’Etat. Auxquels s’y ajoutent les dépenses au titre de la CGC (près de 5 MD) et le remboursement du service de la dette (-9MD). Le constat se passe de commentaires : près de 80% des dépenses de l’Etat se font en pure perte, pour rien pour ainsi dire. A chaque fois les gouvernements successifs ont sacrifié délibérément l’avenir en cédant pour des raisons de survie politiques ou électoralistes aux caprices du moment.

Le taux d’investissement, signe de notre volonté de prendre notre destin en main, est tombé en moins de huit ans de plus de 25% à moins de 20% du PIB. Il était déjà moins élevé qu’il ne devrait l’être et qu’il ne l’est dans les pays émergents. L’évolution de l’épargne nationale n’est pas bien meilleure. Elle a chuté de 20% à moins de 12% du PIB. Une véritable hécatombe, qui en dit long sur l’étendue de notre décrochage.

La Tunisie autrefois studieuse, combative, attachée à l’épargne, soucieuse du lendemain et réconciliée avec son présent et son avenir retrouve aujourd’hui des airs de rentier sans qu’elle dispose de rente significative. On importe tout et de tous… à crédit alors même qu’on perd pied dans nos marchés traditionnels à l’export. On travaille peu et trop souvent mal au moment même où notre propension à consommer dépasse nos propres limites grâce à un recours massif aux emprunts et à l’endettement. Les caisses de l’Etat sont vides ou presque. Nos réserves de change sont au plus bas, signe que le déficit commercial crève tous les plafonds sans que l’envie de consommer-étranger surtout-ne donne aucun signe de fléchissement. Celle-ci est d’autant plus vive que les consommations individuelles ont chuté sous les coups de boutoir de la hausse des prix, du recul de l’emploi et de la montée du chômage. Et c’est là que le bât blesse. C’est ici que réside l’essentiel du différend qui oppose aujourd’hui l’UGTT au gouvernement sur la politique salariale tout autant que sur la privatisation des entreprises publiques.

L’Etat, sous pression du chef de file des bailleurs de fonds, ne peut ouvrir le robinet des salaires sous peine de se voir sanctionner et priver de ressources dont il a tant besoin. L’UGTT de son côté, qui a en charge les attentes et les revendications des salariés de l’Etat, met en avant la dégradation de leur pouvoir d’achat et n’entend pas les sacrifier sur l’autel de l’austérité dont ils seraient les seules victimes sans qu’ils soient responsables de la débâcle de l’économie et des finances publiques. L’ennui est que si la masse salariale est peu compatible avec le niveau du revenu national et qu’à ce titre elle impacte lourdement l’investissement et la croissance, il n’en reste pas moins que les niveaux des salaires dans la fonction publique sont très en deçà de ce qu’ils devraient être et de ce qu’ils sont chez nos compétiteurs. Sans compter le fait que le pouvoir d’achat s’amenuise d’année en année sous l’effet décapant de l’inflation qui se rapproche dangereusement des deux chiffres.

Le vrai problème est qu’il y a trop de fonctionnaires, beaucoup plus qu’il n’aurait fallu pour doter le pays d’un appareil administratif efficace et productif à la suite des recrutements massifs durant les premières années post-révolution pour de seules considérations politiques et partisanes. La pléthore de fonctionnaires pèse sur le budget de l’Etat autant qu’elle alourdit et détériore les services qui sont censés améliorer la compétitivité globale de l’économie.

Il va de soi que la variable d’ajustement ne réside pas dans le gel des salaires des fonctionnaires ou dans une légère amélioration qui ne couvre même pas le niveau de la hausse des prix. Il faut à l’évidence dégraisser le mammouth, séparer le bon grain de l’ivraie. Pour éviter que les plus vertueux, les vrais commis de l’Etat ne fassent les frais et ne payent pour les intrus de la 25ème heure. Qu’il eût fallu peut-être dédommager plutôt que d’écraser pour toujours les salaires dans la Fonction publique. Au risque de détourner de l’Administration et de faire fuir les compétences par qui le miracle économique et social arrive.

Problème, le retour à l’équilibre prendra du temps et coûtera de l’argent. Il nécessite beaucoup de courage et de détermination politiques. Les départs à la retraite devraient être très partiellement remplacés et cela ne devrait concerner que de nouvelles recrues aux compétences établies pour élever le niveau de qualification et d’efficacité de l’Administration aux prises avec les contraintes de la transformation digitale.

Le gouvernement peut-il et doit-il dans ces conditions s’affranchir de la tutelle du FMI et transgresser les codes désuets qui consistent à s’attaquer aux effets plutôt qu’aux causes, à la racine du mal ? Le gouvernement n’a qu’une seule obligation : rétablir son autorité et retrouver sa crédibilité en sanctionnant le laisser- aller, le relâchement, l’absence de leadership qui règne dans les allées du pouvoir et au sein de ses propres entreprises sur lesquelles il a perdu prise. Les dysfonctionnements qui gangrènent les circuits de distribution et alimentent l’inflation ; les dérapages dont sont responsables certaines de ses propres entreprises sont effrayants. La dernière en date, la collision provoquée par « l’Ulysse » qui ne mérite pas son nom au large des côtes françaises nous déshonore et en dit long sur l’état d’abandon et de décrépitude de services et secteur publics.

A charge pour le gouvernement de faire le ménage, vider ces abcès pour libérer l’investissement, allumer tous les feux de la croissance et de terrasser l’hydre de l’inflation. L’accalmie des prix est seule à pouvoir tempérer les ardeurs des revendications salariales. S’il n’y arrive pas, il ne pourra jamais construire un dialogue apaisé, serein et constructif avec la centrale syndicale. Qui n’est pas non plus exempte de reproches. L’explosion des prix et des importations de biens de consommation qui ne soient pas destinées à l’investissement est en partie liée au déclin de la productivité du travail, notamment qui n’en finit pas de chuter. On ne peut vouloir plus de pouvoir d’achat sans un engagement et une implication accrus dans l’effort de production. Le pouvoir d’achat, tout comme les salaires, ne se décrètent pas. Ils se construisent patiemment, laborieusement au prix de gains de productivité et d’amélioration ininterrompue de la qualité des produits. sans quoi, on s’enferme pour toujours dans ce terrible cercle vicieux : hausse des salaires -hausse des prix- recul de l’emploi et explosion du chômage… Toute autre solution qui ne nous fera pas éviter ce piège infernal ne ferait que reporter les échéances et les menaces… de grève générale. Le pays ne résistera plus à ces chocs à répétition.

Et pourquoi devrions-nous vivre en permanence sous la menace d’un affrontement- qui même s’il ne se produit pas- freine les décisions d’investissements, gêne et trouble notre vision de l’avenir ?

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