Maher Belhadj: «De-cashing, priorité majeure pour lutter contre l’économie fantôme»

Le Conseil d’administration de la Banque centrale de Tunisie (BCT) a décidé, le 05 mars 2018, d’augmenter le taux directeur de 75 points de base, pour le porter de 5 à 5,75%, et ce, en raison de l’accélération de l’inflation survenue au début de cette année, soit 7,1% en février 2018 contre 4,6% en février 2017.

 Maher Belhadj, expert en géopolitique et économie monétaire, en expose les causes et les conséquences ainsi que les solutions pour une sortie de crise socio-économique et financière. Interview.

Présentez-nous votre lecture des indicateurs économiques actuels

Les principaux taux de la BCT ont été tous accentué vers la hausse, et ce, comme suit : le taux d’intérêt directeur à 5,75% en février,  le TMM est de 5,61% contre 5,23% en  janvier 2018 ave un taux d’intérêt des crédits qui varie entre TMM+3 et TMM+5 et le taux de rémunération de l’épargne (TRE) est de 5%.

Idem pour les principaux indicateurs qui sont actuellement alarmants, à savoir le compte courant du Trésor est de 1568 MDT, les avoirs nets en devises sont de 77 jours d’importation à 11091 MDT, les billets et monnaies en circulation  sont de l’ordre de 11866 MDT, le volume global de refinancement est de 13455 MDT. S’ajoute à cela une forte hausse du taux d’inflation à 7,1%, sachant que le taux ressenti est d’environ 13%.

Face à ces taux et indicateurs alarmants, la BCT a essayé d’expliquer la crise par le déséquilibre de la balance commerciale et l’accélération du taux d’inflation. Mais, en toute évidence, ce n’est ni la principale ni la seule cause de ce flux négatif.

Parce qu’en augmentant les principaux taux,  l’objectif de la BCT est de décélérer le concours aux crédits de consommation et de collecter de l’épargne, notamment de l’extérieur, ce qui ne va pas être réalisé.

Quelles sont, donc, les causes réelles de l’augmentation des principaux taux ?

Réellement, l’augmentation exagérée des taux est due, essentiellement, à deux facteurs.  Il s’agit en premier lieu de l’économie informelle ou « fantôme ».

Cette économie, qui représente plus de 50% de l’économie formelle, n’a pas besoin de moyens de paiement modernes puisqu’elle s’accommode de l’opacité des flux fiduciaires.

Egalement, cette économie accapare presque 50%  de la monnaie fiduciaire émise par le système monétaire, ce qui prive l’Etat d’un chiffre égal à celui de la recette fiscale collectée (en impôts directs et indirects).

Par ailleurs, cette manne financière ne profite ni aux banques, ni aux recettes fiscales et ne sert pas le financement transparent de l’économie. D’où, il demeure et reste impératif d’agir contre cette économie fantôme

Maher Belhadj

En deuxième lieu, il s’agit de l’existence de près de 5 millions de Tunisiens qui n’ont pas de compte bancaire, soit un taux de bancarisation qui ne dépasse guère les 30% actuellement.  Cela nécessite le développement de  l’inclusion financière afin d’intégrer, dans l’économie moderne, une grande partie de la population qui n’utilise ni le compte bancaire, ni les chèques, ni la carte bancaire. Cela nécessite, ainsi, le développement de l’inclusion digitale via des modes de paiement électronique modernes, efficaces et sécurisés garantissant l’interopérabilité et assurant la facilité d’utilisation.

Ces deux facteurs essentiels ont aggravé de plus en plus, notamment après la révolution, le manque de liquidité bancaire.

Et depuis janvier 2015, nous avons tiré la sonnette d’alarme sur ce flux négatif qui était à raison de 3.5 milliards de dinars en 2010.

Nous avons, aussi, précisé que le déséquilibre de la balance commerciale était bien la conséquence et non pas la cause de ce manque de liquidité aigu et rapide  suite à l’importation abusive, la fuite des recettes en devises à cause des nouvelles mesures rigides de la réglementation des changes prises par la BCT en 2011 et la disponibilité du cash au marché parallèle.

Ceci qui nous a menés à limiter nos recettes en devises et même bloquer l’occasion d’éponger et d’intégrer des devises auprès du marché parallèle.

Ces mesures ont encouragé les contrebandiers à s’orienter vers le marché parallèle des devises et vers la contrebande, et ce, pour fuir à la fiscalité qui ne servant qu’à la concurrence déloyale des produits locaux, nuire à la production et à la productivité des petites et moyennes entreprises (PME) et de limiter nos réserves en devises dont la dépréciation du dinar.

De ce fait, le manque de liquidité bancaire en Tunisie est dû, principalement, à la thésaurisation de la monnaie fiduciaire et le concours de l’Etat aux BTA avec un taux d’enfer qui a atteint un taux de TMM+2 et plus.

Quelles sont les retombées de ces facteurs ?

Bien évidemment, les taux élevés ne résultent pas de la diminution du manque de liquidité bancaire vu que tous les fonds alimentent le circuit parallèle, qui semble plus juteux, plus intéressant et sans traçabilité, et financent principalement les quatre ennemis majeurs de notre pays, tels que le terrorisme, les marchés informels ou parallèles, l’évasion fiscale et la corruption.

En effet, ces facteurs essentiels sont la cause de plusieurs problèmes dont :

– La croissance des fonds de roulement (or circuit bancaire) des spéculateurs qui détiennent des circuits de distribution parallèles sur le marché domestique, ce qui explique la grande différence entre le taux d’inflation officiel et le taux d’inflation ressenti et la croissance de l’évasion fiscale…

– Le manque de liquidité

– La fragilité de la recette fiscale

– 60% à peu près des recettes en devises en provenance du tourisme, principalement, de l’Algérie et des Tunisiens résidents à l’étranger, sont collectées et absorbées par le marché parallèle

– La croissance et l’abondance des liquidités accentuent l’économie  fantôme.

De par ces problèmes, l’augmentation des principaux taux a-t-elle des conséquences négatives ?

L’augmentation des taux se répercute négativement sur l’investissement et aggrave la situation financière des PME, représentant 94% de notre tissu économique, et ce, soit par l’augmentation du coût d’investissement soit par le coût de la production.

On ne peut pas nier que les plus grands problèmes des PME, aujourd’hui, sont essentiellement le financement et le coût du financement.  Ainsi, le coût de production devient de plus en plus élevé, ce qui influe négativement sur leur compétitivité, que ce soit sur le marché domestique ou sur les marchés internationaux.

S’ajoute à cela, les cinq principales contraintes qui consistent en le marché parallèle via la concurrence déloyale, l’importation abusive, notamment, avec la Chine et la Turquie, les charges financières, notamment, les taux d’enfer des intérêts bancaires, la lourdeur de la pression fiscale sur les entreprises réglementées et sur les ménages, ainsi que la dégradation du pouvoir d’achat de la classe faible et surtout la classe moyenne qui se retrouvent surendettées et payent des charges financières importantes, freinant par conséquent la croissance économique.

Nous pouvons citer, à titre d’exemple, un salarié dans le public ou le privé touchant 1500 dinars brut, soit environ 1100 dinars net. Il paye depuis janvier 2018 1% de son salaire brut sous forme de solidarité à la caisse de compensation, soit 15 dinars ; une augmentations du TMM depuis l’ année dernière de 1,5% qui influe directement sur les emprunts bancaires,  soit une différence de 30 dinars ; une augmentation de la TVA de 1%, soit 11 dinars ; une augmentation de 1% sur les charges sociales, soit 15 dinars avec un pouvoir d’achat dégradé de 90 dinars vu le taux d’inflation de  7,1%. De ce fait, la totalité cumulée est de l’ordre de 150 dinars, soit 13,63 % de son pouvoir d’achat.

Quelles sont les solutions ?

Il est vrai que l’Etat est en train de prendre de bonnes mesures, mais elles n’aboutissent pas à de bons résultats parce qu’il est en train de patiner.  Pour faire face à tous les problèmes que connaît la Tunisie, il faut faire preuve de courage, d’audace, de volonté, de sincérité, de bonne foi, de précision, et de vigilance.

Nous sommes dans une situation critique. Nous devrons prendre des mesures et des décisions fermes et arrêter en priorité l’hémorragie  de l’économie tunisienne, et ce, afin de lutter contre les quatre ennemis majeurs de la Tunisie dont leur fonctionnement ne passe que par le « cash ».

Pour y faire face, la mise en place d’un processus de réduction de l’argent liquide dit « De-cashing » demeure primordial. Sachant que la Tunisie se positionne 1ère en Afrique et 43ème dans le monde sur 200 pays en matière de rénovation, d’informatique et de télécommunications.

Les objectifs de ce processus étant de promouvoir l’inclusion financière, de consolider les ressources du système bancaire, d’assurer une meilleure allocation des ressources financières au profit de l’économie organisée et de lutter contre les activités informelles et les pratiques illicites, arrêter l’hémorragie de l’évasion fiscale et des devises.

Il est, également, primordial de mettre en place un plan de changement de la totalité de la monnaie fiduciaire avec trois conditions qui sont déterminantes et indispensables. Il s’agit d’un changement dans une courte durée qui ne dépasse pas les trois mois afin de ne pas donner l’occasion aux contrebandiers de changer leurs fonds de dinar en devises, en or ou en marchandises.

Il s’agit, aussi, d’un changement à travers un compte bancaire ou postal nominatif pour assurer la traçabilité des fonds et accroître le taux faible de la bancarisation des Tunisiens. Avec la bancarisation des opérations commerciales ou financières, nous changerons la monnaie fiduciaire soit par le « cash », soit par la monnaie scripturale ou électronique  « De-cashing ».

La troisième condition consiste en le retrait en espèces qui ne devrait plus dépasser les 500 dinars par jour en « cash » pour assurer la traçabilité et limiter les transactions commerciales, financières ou pour l’acquisition de biens.

D’autre part, un plan fiscal s’impose parce que tant qu’il n’y a pas d’équité fiscale, on n’aura pas de paix sociale.  En cas d’acquisition de biens immobiliers, de matériels d’investissement ou de matériels roulants, il faut exiger la signature de contrats à l’enregistrement auprès des services de la recette des finances pour faire face au blanchiment d’argent et à l’évasion fiscale.

Il faut, en fait, déduire les charges d’aménagement, des produits d’investissement et des produits de consommation durable de la base imposable pour toute personne résidente ou ayant son centre d’intérêt en Tunisie, et ce, dans le but d’encourager et de pousser les citoyens à l’acquisition de leurs factures en leur donnant un privilège fiscal de leurs dépenses sus-citées et obliger les différents intervenants de commerçants et de producteurs de déclarer leurs chiffres d’affaires réels et ainsi arrêter l’évasion fiscale.

Il faut, également, exiger la caisse enregistreuse et augmenter la participation fiscale pour la rendre mensuelle selon l’activité et la zone où exercent les 420 mille patentes commerciales forfaitaires, qui ne participent actuellement aux rentrées fiscales qu’à hauteur de 24 MDT, pour les pousser à s’orienter vers le régime fiscal réel.

Il est, tout de même, primordial, d’alléger et assouplir la réglementation de change pour faciliter la tâche aux résidents en Tunisie au niveau des rétrocessions ou la restitution des devises sur leur allocation touristique ou sur leurs AVA, et ce, pour éponger des devises du marché parallèle et l’intégrer dans le circuit bancaire.

Il faut, aussi, prendre des mesures simples et souples en faveur de ces résidents pour les encourager à ouvrir des comptes en devises dans les banques et les box de change pour éviter le marché noir des devises.

Toutes ces mesures vont limiter dans l’espace et dans le temps les opérations par le cash et on aura la traçabilité sur toutes les activités louches et illicites que ce soit celles du terrorisme, du marché parallèle, de l’évasion fiscale, du blanchiment d’argent et de la corruption, élargissant par conséquent l’assiette fiscale tout en doublant la recette fiscale de l’Etat.

Cela résultera en la baisse de la pression fiscale et des charges financières, ce qui rend le coût de la production plus compétitif, améliore la productivité, encourage  l’investissement, absorbe le chômage, contribue à la paix sociale et améliore le pouvoir d’achat des ménages, notamment après le retour des fonds thésaurisés dans le circuit bancaire qui aura un excédent de liquidité nécessitant automatiquement l’intervention de la BCT sur le marché monétaire.

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