Gouvernance

gouvernance financière

Aucun pays n’échappe à son destin. Tôt ou tard, il sera rattrapé par ses problèmes, quoi qu’il pense de lui-même. La naïveté ou l’obstination des dirigeants, l’insouciance générale, les errements de la classe politique et ses erreurs de jugement sont autant de fautes.  La sanction est inévitable. Et elle se paye cher. En temps de guerre économique mondiale – marque de fabrique d’une mondialisation loin d’être heureuse – le salut ne vient jamais des autres, soucieux qu’ils sont de défendre bec et ongles leurs parts de marché, leurs emplois et leur rang. Les grandes nations en quête de croissance ont beaucoup d’intérêts et peu d’amis, quoi qu’en disent leurs dirigeants. Notre tort, c’est de n’y avoir pas pensé plus tôt. Et pourtant, ce n’est pas faute de le savoir. Dieu, protège-moi de mes amis, de mes ennemis, je m’en charge. Que n’a-t-on prêté attention à ce dicton venu du fond des âges ?

Nous avons péché par manque de réalisme géopolitique et nous avons été abusés et trahis par nos propres discours et par l’idée que nous nous faisions de nous-mêmes. Nous nous sommes, du coup, exposés aux pires sanctions et désillusions. Par deux fois, en moins d’un mois d’intervalle, la Tunisie était pointée du doigt et rabaissée comme elle ne l’a jamais été. Elle a été reléguée, dans un premier temps, par les soins des ministres des Finances européens, au rang peu glorieux de paradis fiscal, en sachant qu’elle en sortira aussitôt après. Ce qui fut fait dans les délais prescrits, mais le mal est déjà fait. Il est d’autant plus profond, qu’à peine cicatrisée, la plaie est de nouveau ouverte par la Commission européenne, sans que le Parlement du même nom puisse opposer son véto. Elle vient de son propre chef nous classer au plus bas de l’échelle des nations. La Tunisie, nous disent les pourfendeurs du vice, du mal et de la mauvaise gouvernance, est exposée au blanchiment des capitaux et au financement du terrorisme, comme s’il s’agissait d’une politique d’Etat. A croire que les instances européennes ont de la vertu des nations une vision à géométrie variable. On achève bien les chevaux.

C’est pourtant cette même Europe, notre partenaire de toujours, qui nous a plongés dans la situation où nous sommes. Elle nous a mis en danger de mort, en ouvrant à nos frontières les portes de l’enfer, en semant les divisions, la mort et le chaos en Libye, dans un déluge de feu et de fer. On sait ce que signifient son droit d’ingérence et les mobiles qui le sous-tendent, rien qu’une vieille réminiscence de ce qui fut naguère la politique de la canonnière. Le résultat est encore plus dévastateur que par le passé. Au pillage des ressources, s’ajoutent la mort, les destructions massives, les guerres civiles, les divisions éthniques, les troubles sociaux et l’instabilité pour toujours.

Tout n’est pas parfait chez nous, tant s’en faut. Mais nous avons réussi là où tous les autres ont échoué, en rétablissant les libertés et en donnant du sens au printemps démocratique tunisien, en dépit des difficultés et des incertitudes de la transition. Les sept dernières années furent loin d’être un long fleuve tranquille. Elles ont ébranlé l’Administration, dont le dévouement à la chose publique, l’abnégation et l’engagement ont fait de ce pays ce qu’il est devenu. Celle-ci était victime de règlement de comptes et d’un véritable jeu de massacre à des fins partisanes, qui n’honorent pas leurs propres auteurs.

Le tsunami politique et social post-janvier 2011 a détruit les anciens repères de gouvernance économique et financière, sans que l’on réussisse à s’en donner de nouveaux. Les dérives subies – avec les tout premiers gouvernements – ou voulues et tolérées – avec le gouvernement de la Troïka – ont laissé de profondes séquelles, libéré les forces du mal et gravement affaibli l’autorité de l’Etat, pris dans d’énormes contradictions, tiraillé entre ce qu’il veut et ce qu’il doit incarner. Il a délibérément détruit les fondements de notre diplomatie, noué de nouvelles alliances tout aussi problématiques que dangereuses, qui nous ont propulsés dans l’oeil du cyclone syrien et libyen. Au vu et au su d’un Occident en croisade, avec l’appui militaire et financier des « démocraties » du Golfe contre le régime du « dictateur » Bachar El Assad.

La Tunisie a payé un lourd tribut en perdant sa neutralité légendaire. Elle s’est rangée, contre toute raison, aux côtés d’agresseurs, à qui elle a fourni les plus grands contingents de terroristes. Impuissance, neutralité bienveillante, complaisance ou complicité des nouveaux maîtres du pays ? L’histoire le dira. Le fait est qu’il a fallu du temps, d’énormes moyens financiers, sécuritaires et une volonté politique inébranlable pour revenir progressivement à la raison et aux sources de la diplomatie tunisienne.

Nos amis occidentaux savent ce que nous ont coûté les attentats terroristes en perte de vies humaines et en dommages économiques et financiers, pour avoir été eux-mêmes la cible de terroristes, issus le plus souvent de leurs propres rangs. Dans cette guerre contre le terrorisme qui menace l’Eurafrique, la Tunisie est en première ligne. Il eût mieux valu pour l’UE qu’elle renforce les moyens de défense de la Tunisie, qu’elle lui vienne en aide pour protéger ses frontières et son intégrité, et qu’elle mette à sa disposition son expertise, ses moyens financiers et humains pour élever son niveau de gouvernance et lutter contre l’économie informelle, source de bien des dérives.

Il eût fallu plus de compréhension, plus de discernement et plus de raison avant de jeter l’opprobre sur le pays et le désigner à la vindicte des marchés internationaux, des investisseurs étrangers et des bailleurs de fonds. A situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles ; il n’en fût pas ainsi. Le pays cherche à se reconstruire dans un bouillonnement démocratique propice à tous les excès. La Commission européenne, pas plus que les députés européens dont on s’explique mal l’hostilité, n’ont pas de quoi être fiers. On ignore les raisons d’une telle décision. On voudrait croire qu’elle est sans rapport avec les négociations en cours au sujet de l’ALECA.

Les négociateurs tunisiens, peu et mal préparés, il est vrai, marquent le pas et manifestent peu d’empressement. La pression des enjeux ne saurait tout expliquer. Même si, au fond, il ne s’agit ni plus ni moins que de parvenir à un accord sur l’harmonisation et la convergence des lois, des réglementations et des mécanismes des échanges commerciaux. L’Accord de libre échange complet et approfondi (ALECA) nous offre, certes, de réelles opportunités ; il ne représente pas moins d’énormes défis pour le tissu agricole tunisien et les activités de services, très en deçà des standards et des normes de compétitivité mondiales.

Une chose est sûre, la bombe européenne a déjà fait sa première victime et coûté son poste au gouverneur de la BCT, à quelques mois de la fin de son mandat. On aurait aimé une meilleure sortie pour Si Chedly Ayari. On aurait souhaité un départ avec le panache qui sied à l’un de nos rares professeurs émérites, à sa stature d’homme d’Etat, à son parcours exemplaire d’universitaire, de dirigeant de banque et de banquier central. En quittant ses fonctions comme il l’a fait, en présentant sa démission, il a évité au pays une véritable crise systémique à forte consonance politique.

Peu importe qu’il ait eu tort ou raison. L’essentiel est qu’il aura défendu jusqu’au bout l’honneur de la République et de ses institutions, auxquelles il est profondément attaché. Ce geste l’honore et le grandit. Et nous engage. Il n’a pas à rougir de son bilan à la tête de la BCT. On comprend qu’il puisse éprouver quelque amertume, mais il a aussi de bien meilleures raisons de fierté : d’avoir, à travers les réformes des lois bancaires, fait bouger les lignes d’un secteur longtemps figé, hors sol, fermé sur lui-même. Il n’est pas non plus donné à tout le monde d’avoir pour successeur son ancien étudiant. Qui a déjà brillé dans les enceintes universitaires et dans le temple mondial de la finance et du développement qu’est la Banque mondiale. Il faut y voir un signe du destin. En tout cas, ce geste consacre et couronne l’un et l’autre.

Il n’y a pas de doute, Marouane Abassi a tous les attributs, un parcours et une expérience exemplaires pour honorer son nouvel engagement. Il mettra son intelligence des situations et des hommes, sa maîtrise intellectuelle et ses capacités professionnelles au service de l’institut d’émission. Celle-ci est plus que jamais sollicité à la fois pour stabiliser les prix, défendre la parité de la monnaie et relancer la croissance, ce qui n’est pas peu dire. Et surtout, nous sortir au plus vite – de concert avec le gouvernement qui sait aujourd’hui ce qu’il dit ignorer la veille – des méandres de ces listes noires, de ces zones troubles, qui sont autant d’insultes à notre intelligence et à notre dignité. Car nous avons le droit et des raisons d’espérer un bien meilleur avenir.

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