Dans quel pays sommes-nous ? Dans quel monde vivons-nous?

République Tunisienne

Etrange Tunisie, frappée d’une soudaine amnésie politique, victime de brusques troubles de mémoire qui lui font « oublier » de célébrer comme il se doit le 60ème anniversaire de la proclamation de la République.

La monarchie husseinite n’était peut-être pas à ce point abhorrée du peuple pour qui, il est vrai, depuis des lustres, la République est la pente naturelle. Pourquoi ce silence assourdissant, cette attitude trouble et troublante, cette désinvolture, cette ingratitude et ce manque de respect à l’égard de l’histoire contemporaine ? L’indifférence tue. La nouvelle Assemblée des représentants du peuple, qui ne brille pas par son exemplarité, ferait bien de s’en rappeler. Serait-ce l’effet deuxième République dont on ne voit, au demeurant, peu de signes d’apaisement ? Si tel est le cas, cela ne semble pas de bon augure.

La République a 60 ans ! Une éternité, au regard des transformations économiques, sociales, politiques et culturelles marquées du sceau républicain. Le 25 juillet 2017, elle bouclera ses 60 ans, l’âge de la première vague de retraités qui ont porté au plus profond d’eux-mêmes le projet républicain. Ils ont été formés à l’école de la République, qui les a hissés au pinacle de la connaissance et du savoir. La République a fait d’eux et de ceux qui les ont précédés des citoyens à part entière. Peu d’entre eux avaient les moyens d’une ascension sociale et professionnelle qui les eurent portés à des niveaux de compétence et de responsabilité élevés. Elle a tiré vers le haut ceux d’en bas, privés de ressources, de perspectives, d’espoir et d’avenir. Au sortir de la nuit coloniale, le projet républicain ne pouvait ne pas s’en prendre aux anomalies, aux accidents, aux fractures et à l’injustice de l’Histoire.

Sur le fronton de la République, on pouvait lire ces trois mots en lettres d’or : Liberté, Ordre et Egalité. Les Tunisiens y sont, certes, attachés. Pour autant, elle a été davantage perçue pour ce qu’elle fut, le moteur même de l’ascenseur social. Elle incarnait, pour la majorité de la population, l’égalité des chances et l’égalité tout court, rebaptisée aujourd’hui dignité.

La République, qui organise et consacre le pouvoir du peuple par le peuple se devait de répondre à de telles attentes. Et on ne peut pas dire qu’elle avait entièrement échoué dans cette mission. Globalement, son bilan est positif. En moins de trois générations, elle a transformé de fond en comble le pays. Elle l’a sorti des ténèbres et projeté dans la lumière du jour : émancipation des femmes, des jeunes, généralisation de la scolarité, égalité des chances, lutte contre l’analphabétisme, la pauvreté et la misère, décollage économique, révolution sociale et culturelle. En si peu d’années, la Tunisie quitte les zones marécageuses de l’oubli, à la lisière d’un monde en devenir, si peu soucieux de sa périphérie, ces pays rejetés au plus bas de l’échelle du développement. En moins de deux générations, elle a réussi à revenir dans la course après une si longue éclipse. Elle a pu rattraper une grande partie de son retard, au point de figurer dans le groupe des très enviables émergents.

Il n’empêche ! Le parcours républicain, fut loin d’être un long fleuve tranquille. La République a été plus d’une fois agressée, violentée, abîmée et ses institutions mises à mal. Le jeu pervers de la politique et du pouvoir a fini par faire le lit, contre toute attente, de monarchies drapées d’oripeaux républicains. La République n’a pas disparu pour autant. Elle a su résister. Et c’est là que résident toute la puissance et la vertu de l’ordre républicain. La République a plié sous les excès, les dérives, les abus et les malversations, mais elle ne s’est pas brisée. Sans doute parce qu’elle est portée par tout un peuple, qui sait ce qu’il lui doit. Les deux et seuls présidents qui ont prolongé plus que de raison leur règne, l’ont vérifié à leurs dépens.

La République proclamée en 1957 avait pour devise : liberté, ordre et justice qui confine aussi à l’égalité. L’ordre républicain a pris le dessus, non sans empiéter sur les libertés et froisser par moments le sentiment de justice sociale. L’exigence du développement, d’une accumulation primitive du capital ne peut tout expliquer. L’Occident, devenu chantre des libertés et de la démocratie, n’en fut pas non plus épargné aux premiers stades de son décollage économique. Qu’il porte aujourd’hui un tout autre regard ne change rien à cette réalité historique. Le dire en ces termes ne justifie en aucun cas les dépassements et les violations, de quelque nature qu’elles soient, des droits humains. Le problème est que ce genre de raccourci, au motif d’enclencher au plus vite un processus cumulatif de développement, a un coût social et, hélas, un prix politique. Mais la République ne fut pas que cela. Elle fit sortir de la pauvreté et de la misère des centaines de milliers de femmes et d’hommes. Elle en a propulsé plus d’un aux plus hauts niveaux de responsabilité. Elle a été pérennisée par ceux-là mêmes qu’elle a fait émerger sur une très grande échelle. Il n’y avait peut-être pas assez pour tout le monde. Elle n’a sans doute pas réussi à éradiquer toutes les zones d’ombre, ni résorbé toutes les frustrations, ce qui ne diminue en rien ses immenses mérites, comme les avancées en matière de droit au logement, à la santé, au travail même et à une vie digne et décente. Tout n’a pas été fait, tant s’en faut, mais tout devenait possible sous le parapluie républicain.

Alors, pourquoi ce silence aujourd’hui, alors que le pays a de sérieuses raisons de célébrer dignement le 60ème anniversaire de la proclamation de la première République ? La révolution – en étant très accommodant sur le terme – de décembre-janvier 2011 ne peut effacer du revers de la main la grande promesse et le souffle réformateur de la première République. Nous lui devons notre statut et notre rang dans le concert des nations, notre progrès et notre marche vers la maturité économique, notre relative prospérité et notre dynamique de développement.

C’est même l’honneur de cette République que d’avoir préparé et rendu possible la transition politique et le nouveau printemps démocratique du pays. Ce sont les enfants de la République qui ont mis fin à sa dérive. Elle s’était trop éloignée de sa trajectoire originelle, de ses propres fondamentaux. La volonté de restaurer les valeurs républicaines, tombées au plus bas, était plus forte que la peur. Ils l’ont fait. Et remis le pays dans le sens de la marche de l’Histoire. Juste triomphe des valeurs et de l’éthique républicaines. Il devenait urgent d’expurger la République de ses scories, de ses excroissances, des effets pervers, des malversations d’essence politicienne, et de la faillite morale dont elle était accablée. La nouvelle Constitution de janvier 2014 a validé ce sursaut dans ses nouveaux textes de loi. On aurait tort, et on commettrait une faute politique en feignant de l’ignorer, en voulant occulter tout ce qui a fait la grandeur de la République de 1957 qui fut aussi, hélas, en maintes circonstances, le théâtre de pratiques peu républicaines.

Il y a 60 ans, a été fondée, dans la ferveur post-indépendance, la première République. Elle a eu ses heures de gloire et de grandeur, mais aussi ses heures sombres et ses points noirs qui l’ont, certes, entachée sans l’abîmer profondément. Mais elle n’a jamais connu l’horreur qui l’a ciblée et frappée le jour même de son anniversaire en 2013, quand le pays était administré par ceux- là mêmes qui n’y avaient pas trouvé leur place, contrairement aux lois républicaines. On n’oubliera pas de sitôt la souillure du 25 juillet 2013. La République était visée en plein coeur à travers l’assassinat de Mohamed Brahmi, le jour même où elle arborait haut et fort ses couleurs. Les auteurs de cet assassinat politique, de cette souillure n’en finiront pas d’en payer le prix. Ils ont en tout cas réussi à alerter le pays sur la nature de leur funeste projet. On sait ce qu’ils valent et ce que vaut leur macabre idéologie. Raison de plus pour célébrer le 60ème anniversaire et honorer la mémoire de Mohamed Brahmi, comme celle de Chokri Belaid et de Lotfi Naguedh dans le recueillement, la dignité et la fraternité retrouvés.

A soixante ans, la République a certes mûri avec le temps. Elle n’en reste pas moins une idée toujours neuve. Qu’il faut sans cesse réinventer et protéger, aujourd’hui plus encore que par le passé, du danger terroriste et des aléas du monde extérieur.

Il y a de la place pour tout le monde, à l’exception des fossoyeurs de la démocratie et des libertés. La nostalgie, la désillusion, la déception et l’espoir peuvent coexister. C’est tout cela qui fait la République. Et c’est même sa principale force. On l’aura compris à la manière dont nos invités ont présenté, avec un indéniable talent, leur vision de la République. Editorialistes d’un jour on voudrait qu’ils le soient pour toujours .

(Cet article a été publié sur les colonnes du dernier  numéro du magazine économique  L’Économiste Maghrébin du 26 juillet au 9 août 2017)

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