Fuite des cerveaux : comment arrêter l’hémorragie des médecins tunisiens ?

élites - l'économiste maghrébin

Les médecins tunisiens sont-ils devenus des oiseaux rares par les temps qui courent ?  Éléments de réponse…

Quels que soient les reproches qu’on puisse lui adresser, le corps médical tunisien ne manque pas de réaliser des prouesses médicales par sa compétence au niveau national ou international.

La dernière des prouesses est le nombre important de médecins tunisiens qui ont réussi les Epreuves de vérification des connaissances dont les résultats ont été annoncés en date du 17 décembre. Ce n’est pas la première fois qu’un nombre considérable de médecins tunisiens excelle dans ce concours annuel.

Les admis dans ce concours auront le droit d’exercer en France pendant trois ans (stage payé). A la fin du stage, ils auront le droit de s’inscrire au Conseil national de l’Ordre des médecins en France.

Le pourquoi du départ ?

Qu’ils soient  médecins de libre pratique, de la santé publique ou à la recherche d’un poste,  les médecins tunisiens ont orienté leur boussole vers l’étranger à la recherche de nouveaux horizons.

Nabil Ben Zineb, président du Conseil de l’Ordre des médecins de Tunisie, nous affirme que la fuite des compétences médicales tunisiennes est une réalité. Cependant, pour l’expliquer, le président du CNOM avance un certain nombre d’explications. Pour certains médecins,  qui n’ont pas encore exercé, ils ont fait le choix de quitter le pays étant donné la difficulté de l’examen du résidanat. Ce concours national, qui permet au médecin admis de poursuivre ses études dans une spécialité donnée, est l’un des examens nationaux les plus difficiles.  Cependant, si le médecin admis souhaite suivre une spécialité mais n’obtient pas le classement exigé, il devra se soumettre à la spécialité à laquelle il sera orienté selon le grade obtenu lors du concours.

Quant aux médecins de libre pratique, ils sont mus par d’autres motivations : la faible couverture de la CNAM, le pouvoir d’achat des Tunisiens qui a chuté comme celui du nombre de patients étrangers, à savoir les patients libyens, les charges des médecins… «  La location mensuelle d’un cabinet coûte entre 1000 et 1200 dinars sans compter les autres frais », précise-t-il. Et d’avancer d’autres raisons comme : la pression fiscale et la diabolisation des médecins. Toutes ces raisons ont provoqué des fermetures de cabinets en cascade ainsi des permutations, des chiffres inquiétants , affirme Dr Nebil Ben Zineb.

Pour les médecins qui exercent dans  les hôpitaux, ils quittent le pays pour moult raisons : la faiblesse des salaires, les  primes insuffisantes, les conditions de travail pénibles, la récurrence de cas de violence, l’absence de profil de carrière : « Le médecin de la santé publique une fois affecté dans une région intérieure,  ne peut pas se prévaloir d’un profil de carrière car il n’a pas de possibilité d’évolution et de formation », regrette-t-il.

Pour les régions intérieures, les médecins qui acceptent d’y exercer se trouvent désemparés par le manque d’équipements et de personnel pour le bon déroulement de leur travail. En désespoir de cause, ils finissent par abandonner leur poste :  «  La médecine  ne s’exerce plus à mains nues, le médecin a besoin de toute une équipe et de plusieurs services pour effectuer son travail comme il se doit car il existe une complémentarité entre les différents services », déclare Dr Ben Zineb.

Pistes de sauvetage
 Pour lui, il faut mettre en place un plan d’action : proposer un profil de carrière pour le corps médical dans les régions, davantage d’incitations fiscales, plus de possibilités de formation continue et  de cycles de formation à l’étranger.

L’histoire de deux oiseux migrateurs
Ayant souhaité garder l’anonymat, deux jeunes médecins qui ont réussi les Epreuves de vérification des connaissances instituées par la France en vue de recruter des médecins étrangers, nous ont livré leur expérience. Ils ne regrettent pas leur décision de quitter la Tunisie et ils estiment que leur parcour est celui du combattant.

« Pour moi la question que l’on devrait se poser est pourquoi les médecins restent-ils en Tunisie et non pas pourquoi veulent-ils la quitter ? », nous dit S sur un ton amer. Ce jeune médecin qui vient de réussir les épreuves de vérification des connaissances ne mâchent pas ses mots.  Il met en cause le ministère de  tutelle lequel, à trois reprises, a ajouté un an supplémentaire pour le cycle de résidanat dans le parcours de médecin généraliste  et une année civile supplémentaire.  Non pas, selon ses dires, pour une meilleure formation du médecin concerné, mais pour continuer à l’exploiter avec un salaire dérisoire de  650 dinars.

Quant à son collègue, il nous confie qu’il a épuisé toutes les tentatives avant d’opter, de guerre lasse, pour l’étranger.  Il se destinait à la médecine mais voilà que pendant 4 ans on l’a affecté au poste de délégué médical :  « Bien que  la rémunération soit importante,  j’étais frustré de ne pouvoir exercer la profession de mon choix : exercer la médecine« , nous a-t-il relaté.

Après avoir échoué au concours de résidanat (avec 13 de moyenne à la deuxième reprise), notre interlocuteur s’est résolu à passer avec succès, en 2015, les Epreuves de vérification des connaissances : « A quoi bon rester dans un pays si on n’est pas valorisé. Malheureusement, dès que je serai inscrit à l’Ordre du Conseil national des médecins en France, mon nom sera barré du Conseil tunisien et cela constitue une perte pour le pays« .

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