Dépenses ménagères : les Tunisiens aux prises avec leurs priorités

Dans les dépenses ménagères les Tunisiens ont-ils changé leurs priorités après le 14 janvier ? Dans ce contexte de crise et d’incertitude, une bonne partie des Tunisiens disent « faire plus attention à leurs dépenses », alors que pour d’autres, ils ne veulent pas avoir la désagréable impression de se serrer la ceinture. Chaque famille a sa manière de dépenser et chaque revenu est différent. Paradoxalement, la consommation des ménages s’accroît au fil des ans. N’empêche qu’il est plus prudent de revoir ses habitudes de dépenses surtout à l’approche des périodes de fête, entre le Mouled et le Nouvel an, mais aussi pour faire face au quotidien.

« Les temps sont durs, un vrai casse-tête rien que d’y penser », confie Imen, fonctionnaire, une jeune maman de deux enfants, en poursuivant : « Personnellement, tout dépend de mes priorités, si je peux me le permettre ou pas. C’est de cette façon que je gère mes dépenses. Cela dit, tout est devenu si cher après le 14 janvier, les prix ont quadruplé. Comme on est à l’approche du Mouled, je préfère faire des économies, comme un gage de sécurité, plutôt que de dépenser pour l’Assida ».

Elle ajoute : « C’est simple, j’achète ce que je peux, et quand je ne peux pas, c’est que je ne peux pas. Je suis une maman de deux enfants, dont une va à l’école. Vous savez, rien que pour un goûter d’une semaine, c’est dix dinars minimum, et faites le calcul, vous découvrirez qu’on dépense plus pour des futilités. Alors j’ai adopté la solution suivante : faire un gâteau ou un cake à la maison pour mes enfants. Les choses sont simples, si on arrive à les gérer. Avec quelques ingrédients, de la farine et des oeufs, on fait quelque chose de consistant pour les enfants, et le tour est joué. Avec deux salaires, mon mari et moi, nous  essayons de faire face du mieux que nous pouvons ».

En effet, ils sont nombreux les Tunisiens qui ne comptent pas fêter le Mouled, ou le Nouvel an. C’est le cas de Meriem, une autre jeune maman de deux enfants, dont l’aîné a cinq ans, et la petite fille âgée d’un an et demi. Elle aussi est fonctionnaire. Elle nous confie « Je ne suis pas très fête. Il y a des priorités dans la vie. J’ai des charges fixes à payer, loyer, les factures d’électricité, le crédit, entre autres. Sincèrement, c’est un peu juste ».

« Cela dit, je comprends qu’il y ait des gens qui veulent dépenser plus qu’ils ne gagnent, même aller jusqu’à s’endetter pour fêter le Mouled, à titre d’exemple. Chacun ses convictions. Pour mon cas, ce qui est sûr je ne vais pas m’endetter pour imiter les autres. Quand on s’endette, c’est comme un cercle vicieux, on n’en sort plus. Certains pensent autrement. Je préfère sincèrement me passer des choses superflues », dit-elle.

Pour d’autres, comme Mme Kalthoum, qui affirme : « Les dépenses sont devenues prioritaires quand on parle des tâches de ménage ». Pour elle, « la cherté de la vie nous la vivons tous les jours, c’est devenu le leitmotiv quotidien. Il y a une grande différence entre avant et après le 14 janvier. Mais avec tout ce qui se passe autour de la conjoncture économique, les politiciens qui s’engueulent entre eux, le Tunisien va de l’avant et essaie par tous les moyens de s’en sortir. Il essaie du mieux qu’il peut de protéger son bien-être même s’il n’y arrive pas toujours. Le moral est au plus bas. L’alimentation reste toutefois un souci majeur, mais on fait avec les moyens du bord. Avec cinquante dinars, on peut fêter le Mouled. Pas besoin de faire des tonnes d’Assida, pour ainsi dire, juste de quoi sacrifier à la tradition », renchérit-elle.

Un peu plus loin, nous rencontrons Sihem et Ali, parents de deux enfants. Pour eux, ils confirment que le Tunisien n’arrive plus à joindre les deux bouts. « Cela dit, on essaie de faire ce qu’on peut. Comme on est à j-1 du Mouled, on fait juste al aada ( la coutume) pour montrer à nos deux filles les coutumes. Quant à Ali, le mari, il déclare : « Il est vrai qu’on a des dépenses, c’est ça notre réalité. Vous savez le Tunisien trouve toujours une solution de sortie et fait face aux difficultés, c’est là son atout. En tant que pâtissier, je peux vous dire qu’avec vingt dinars, on peut faire 15 coupes de Assida, 50 grammes d’amandes en poudre, 50 grammes de pistaches ou de noisettes, on peut décorer, il suffit de savoir gérer son portefeuille ».

Comment mener une vie de bien-être sans s’endetter ? Comment les ménages font-ils face à la crise? Comprendre l’aspect psychologique et social.

Pour cela, la psychologue Moufida Abassi, enseignante chercheur à l’Institut national du travail et des études sociales, nous explique que les caractéristique du Tunisien sont l’ambivalence, en soulignant: « Il a opté pour mener une vie de bien-être fondée sur les apparences, en faisant abstraction des contraintes financières. Il se permet donc de dépenser plus qu’il ne gagne et n’hésite pas à s’endetter ».

Elle ajoute : « Parfois il se montre pessimiste, parce qu’ il ne cesse de se dire que tout est cher, mais il finit par céder, comme pour le Mouled, par exemple, il est le premier à le fêter. Cela dit, il n’a pas le sens du budget, il cède aux sollicitations sans trop se soucier des conséquences. En fait, il faut se rappeler qu’on est de plus en plus une société de consommation sans pour autant être une société de production. D’où ce paradoxe. Si on se compare aux Occidentaux, c’est tout à fait le contraire, ils produisent plus qu’ils ne consomment. En revanche, ils ont l’avantage d’un Smig dix fois plus élevé que le nôtre. Cependant, contrairement aux Occidentaux, le Tunisien est obsédé par le qu’en dira-t-on ? Pour lui, les apparences priment. Il veut donc plaire à tout prix, il a besoin d’être apprécié par l’Autre. Il n’y a bien sûr aucune logique dans son raisonnement. Cela dit on n’a pas fait un travail de socialisation pour comprendre ce phénomène qui prend malheureusement de l’ampleur, du côté aussi bien des adultes que des enfants. Il y a beaucoup de travail à faire dans ce sens. Apprendre à s’accepter et à accepter l’Autre. Là est toute la question ».

Et de conclure : « Il faut beaucoup de maturité. Et là, on le constate le Tunisien en manque : il se dit “ Je n’ai pas les moyens mais j’assume, et ce n’est pas un problème”. Et c’est l’émulation surtout parmi les jeunes. C’est ce qu’on appelle l’imitation sociale. Comment y faire face ? Il faut sensibiliser les gens, il faut un travail d’éducation parentale qui peut être l’un des moyens pour lutter contre ce phénomène ».

En somme, les priorités d’aujourd’hui des Tunisiens divergent : certains pensent à épargner, d’autres à dépenser plus qu’ils ne gagnent. Pour tous, il y a de l’appréhension pour un quotidien de plus en plus ardu.

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