L’exception tunisienne

D’une exception à l’autre ! Que n’a-t-on pas dit jadis et jusqu’à un passé récent au sujet de l’exception tunisienne ! On avait coutume, à chaque sursaut, de mettre en avant, d’invoquer non sans délectation, notre génie national. Le pays, il est vrai, est dépourvu de ressources naturelles, mais il dispose d’énormes moyens humains, gagnés très tôt de haute lutte contre l’analphabétisme, l’obscurantisme et contre une forme de résignation héritée du fond des âges. Pas de rente minière, ou très peu, mais des idées à l’envie car, au final, le pays s’en sort du mieux qu’on pourrait l’imaginer.

La Tunisie n’en était pas à un paradoxe près. Un déficit de démocratie, mais une émergence économique rapide et tout aussi tranquille. Un havre de paix et de stabilité au milieu d’une région bouillonnante, saisie par le démon des guerres civiles. Un syndicat ouvrier des plus politisés et des plus puissants, et une paix sociale très rarement menacée d’explosion. Ultime démonstration de cette exception, la révolution de décembre-janvier 2011, dont on n’a pas fini de parler, a surpris le monde par son originalité et sa soudaineté. Elle a été un modèle inédit de rupture politique majeure.

D’autres que nous ont voulu rééditer l’exploit qui relève davantage de cette exception tunisienne. Ils n’y sont pas parvenus ou, au mieux, très partiellement. Le Printemps arabe s’est arrêté aux frontières nationales. Le processus de démocratisation prit d’autres allures moins apaisées en Egypte, il tourna au cauchemar et à l’apocalypse en Libye, en Syrie et au Yémen… et qui sait encore… Et depuis ?

La vérité est que la révolution a ouvert un nouveau chapitre dans ce qu’il faut bien appeler encore et toujours l’exception tunisienne. A croire que le pays porte dans ses gènes ce trait distinctif qui le singularise. L’ennui est que cette particularité peut véhiculer le meilleur, comme le pire. Et pour cause ! L’école, qui focalise aujourd’hui tous les regards, fut et reste sans doute la seule et unique marque de fabrique de ce pays, un marqueur social qui a résisté jusque-là à toutes les intempéries politiques.

La Tunisie de l’après-indépendance, comme celle d’avant, s’est construite autour et par des établissements scolaires. La résurrection du pays, après bien des siècles de déclin et de décrépitude, fut l’oeuvre de l’école. La Tunisie fut et reste un don de l’école républicaine, ou elle ne le sera pas. Hors des sentiers scolaires, elle n’existera plus. Cette école, longtemps sublimée, a certes perdu de son lustre pour n’avoir pas su tenir son rang, en raison de la dépréciation de ses diplômes. Elle est aujourd’hui blessée, martyrisée, meurtrie sous les coups de boutoir insensés de ceux qui sont censés la protéger et en assurer la pérennité.

Les maîtres d’école, ces gardiens du temple républicain, dont les illustres prédécesseurs figurent déjà dans le panthéon de notre histoire, lui ont tourné le dos et font dans la déraison. Ils ont osé l’inconcevable, l’irréparable. Quoi qu’ils fassent, ils porteront pendant longtemps les stigmates de cette fracture scolaire qu’ils ont sciemment provoquée. Ils ont piétiné, par leur refus de tout compromis raisonnable, les valeurs mêmes de l’école, écorchant ainsi notre socle républicain.

Aucune retenue au nom de l’intérêt général. Ils ont franchi toutes les lignes rouges et pris en otage l’ensemble du pays, au risque de faire éclater la cohésion sociale et mettre en danger l’unité nationale.
Tout et tout de suite, sans que le gouvernement – à peine installé – ait les moyens de satisfaire leurs exigences, fussent-elles des plus légitimes. L’acharnement des responsables syndicaux de l’enseignement de base, en faisant notamment pression sur les salaires, est loin d’être innocent : le premier d’entre eux ira jusqu’à accuser, en toute impunité, les forces de l’ordre d’être derrière le tragique carnage de Sousse qui a coûté la vie à 32 touristes anglais, au motif de faire diversion et de noyer ainsi la question syndicale. Il s’est, dit-on, rétracté par la suite, mais le mal est déjà fait. On ne comprend pas le silence, la passivité et l’impuissance des pouvoirs publics à réagir, face à d’aussi graves accusations.

Tout et tout de suite ! Cela ne saurait être possible. Cela ne pouvait se concevoir même en temps normal, quand l’environnement économique s’y prête. Car il y a des lois économiques et des principes de réalité
qu’on ne saurait transgresser, sous peine de casser les moteurs de la croissance.

Aujourd’hui, dans l’état actuel de morosité de l’économie tunisienne, cette exigence confine à la provocation quand elle ne s’apparente pas à une véritable déclaration de guerre. Comment pouvons-nous financer de telles augmentations salariales, dans une économie en récession après 4 années de marasme, ponctuées de croissance négative, nulle ou à peine positive ? Cela ne pourrait se faire sans faire exploser les déficits, déjà à leur point de rupture, et l’inflation, dont tout le monde se plaint.

Serait-ce là, et de cette manière, la manifestation de cette nouvelle exception tunisienne ? Est-il possible d’imposer aux autorités deux augmentations successives et substantielles des salaires dans la fonction publique en moins d’un an, sur fond de croissance atone ? On ne voit cette attitude revendicatrice nulle part au monde. Et quand ce choc de revendications se produit, on sait où il mène, au chaos et à un possible retour brutal du balancier. Le risque d’un déchirement national, de fracture politique et sociale aux conséquences n’est jamais exclu.

Il y a comme un vent de folie qui souffle sur le pays, d’habitude si calme et si raisonnable. Avons-nous à ce point perdu le sens de la réalité et de la raison ? La classe politique s’installe dans une sorte de fuite en avant. Et plutôt que de se résoudre à corriger dans l’urgence ce qui peut encore l’être, à balayer les obstacles, les entraves et les résistances au changement qui nous condamnent à l’immobilisme, on s’évertue à chercher refuge dans d’hypothétiques nouveaux plans de développement à moyen et long termes. A cette précision près que si les choses restent en l’état, à moyen et long termes, nous serons tous morts.

Foin d’incantation inutile et de proclamation de foi qui n’en sont pas. Nul besoin de vouloir – une fois de plus – mettre en perspective des voies d’action et des besoins largement identifiés. On sait quel type de pédagogie d’enjeux développer à l’adresse des instituteurs déterminés à défendre leur statut, des spéculateurs sans scrupules, des fraudeurs patentés du fisc, pour se donner plus d’air et réduire le poids de nos contraintes.

On sait aussi ce qu’il faut entreprendre et réformer dans l’immédiat pour libérer l’investissement et la croissance. Il suffit de simples mesures d’urgence de nature à provoquer un réel déclic salvateur. On voudrait que le gouvernement, libéré du carcan des formations politiques censées le soutenir, mette davantage d’ardeur et de détermination à vouloir réformer l’Etat – moins de bureaucratie -, la fiscalité – plus d’équité et de justice fiscale tout en étant moins confiscatoire pour les entreprises – et le marché du travail, très rigide. Il n’y a aucune fatalité à l’immobilisme. On en a pour preuve le succès, autrement plus difficile, dans sa lutte contre le terrorisme.

La démocratie, à laquelle nous sommes si attachés, a un prix : le respect de la loi républicaine. A charge pour ce gouvernement de restaurer au plus vite l’autorité de l’Etat de droit et la force de la loi. C’est le plus court chemin pour ramener la confiance, relancer la croissance, redresser l’économie et inverser la courbe du chômage. Le gouvernement Essid ne saurait envoyer meilleur message aux acteurs économiques et sociaux soucieux d’investir, de produire et de créer des richesses et de l’emploi comme à ceux qui se murent dans leur attitude de refus, ne faisant plus mystère de leur volonté de pratiquer, pour d’obscures raisons, la politique du pire, au risque de provoquer plus qu’une césure, une terrible explosion sociale. Il fut un temps, pas si lointain, où l’on fêtait la rentrée des classes comme on célébrait les fêtes nationales.

Quatre ans après la révolution, le doute s’installe sur les décombres de nos anciennes certitudes. Serait-ce la fin de nos illusions ? L’école, qui occupe une place centrale dans notre conscience collective, rythme et règle jusque-là la marche de l’activité économique. Si les cours ne reprennent pas comme il se doit, c’est-à-dire dans la sérénité générale, il y a fort à craindre que la croissance se fera encore attendre. A moins d’un sursaut dont seule a le secret… l’exception tunisienne.

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