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Le recours de la Tunisie au financement extérieur : nécessité et limites ». C’est le thème central du Forum annuel de l’Economiste Maghrébin dans sa 17ème édition, qui se tiendra les 5 et 6 mai 2015, comme c’est de tradition.

D’autres sujets à caractère tout aussi prioritaire auraient dû être abordés pour alerter et mettre en garde, une fois de plus, contre la montée des périls en tout genre dont sont victimes l’économie et notre modèle social : le déséquilibre régional ne dit pas toute la détresse des régions, la fracture sociale atteint son point de non-retour, la corruption sévit partout et à tous les étages de la société, l’insécurité et le terrorisme sur fond d’instabilité sociale sapent le moral des investisseurs, l’investissement lui-même stagne quand il ne recule pas, avec les conséquences que l’on sait sur l’emploi, l’innovation et la compétitivité future des entreprises et la fiscalité qui ne joue pas son rôle en tant qu’instrument d’une véritable politique d’offre et de demande. Elle limite la capacité d’investissement des entreprises les plus vertueuses à cause de son caractère confiscatoire et suscite, en même temps, la colère des citoyens contribuables qui payent, sur leurs maigres revenus du travail, pour les fraudeurs, les non-assujettis à l’impôt et les délinquants financiers.

Et que dire de cette autre forme de délinquance de haut vol, de terrorisme même qui n’ose pas dire son nom, moins visible mais tout aussi dévastatrice qui cible sans discernement les bas comme les moyens revenus : l’inflation aux origines criminelles, qui ne s’explique ni par une pénurie de l’offre, ni par un excès de la demande, mine le dialogue social et met en péril les entreprises qui ne peuvent payer, à elles seules, la note sous forme de hausse de salaires qui ne soit pas compensée par des gains de productivité qui n’a plus cours, aux dires de la centrale patronale. Autant de questionnements, de sujets brûlants – il y en a d’autres

– dont il faut se saisir en toute urgence pour sortir le pays de l’ornière et le remettre dans le sens de la marche à pas résolus, rapides et assurés. Ne rien entreprendre dans l’immédiat qui soit de nature à provoquer un choc de compétitivité et de croissance nous condamnerait pour longtemps au déclin économique et à la régression sociale.

Le pays vit mal et difficilement la transition politique qui n’en finit pas. Le gouvernement Essid s’emploie du mieux qu’il peut à remettre les choses à l’endroit et à redresser la barre. En face, la responsabilité des acteurs socioéconomiques et celle de la société civile, qui n’arrête pas de donner de la voix, est engagée. Il y a urgence à s’accorder sur la nécessité d’un consensus fort et d’un vaste sursaut national, sinon cela revient à ne pas porter assistance et secours à une économie et un modèle social – si perfectible soit-il – en danger. Il n’y a pas que l’économie et l’emploi qui en feront les frais. Le glas sonnera aussi pour la démocratie naissante.

Et pourtant, de toutes ces questions dont on mesure la gravité des enjeux, la problématique du financement extérieur, avec pour corollaire l’endettement, les IDE et toute autre forme de transfert nous a paru la question fondamentale, déterminante, en raison de son impact sur tout le reste et pour tout dire, sur le processus de redressement et de développement économique.

Reste que – et on ne le dira jamais assez – le recours au financement extérieur ne doit pas occulter l’essentiel ; il ne doit pas nous exonérer du nécessaire engagement qui nous incombe et du fait de compter d’abord sur les ressources financières que génère notre propre effort de production et d’épargne nationale. La manne du financement extérieur, si manne il y peut y avoir, doit venir en appui à notre propre effort d’investissement, important facteur d’attractivité pour les IDE, et d’exportation de biens et services, fût-ce à domicile, s’agissant du tourisme. Le financement extérieur ne se justifie qu’en tant que complément et ne peut être conçu comme un substitut à notre capacité de redresser la courbe des IDE, des exportations et des recettes touristiques. Si tel n’est pas le cas, la question n’aurait plus de sens et ne mériterait pas d’être posée. Cette attitude, qui doit être la nôtre au sujet de l’aide bilatérale est encore plus fondée et plus impérieuse quand il nous faut solliciter le concours financier des institutions mondiales en charge du financement du développement, qui ne se privent pas, du reste, d’imposer des réformes structurelles douloureuses qu’elles jugent nécessaires pour pouvoir, le moment venu, récupérer leurs billes. La sagesse voudrait aussi qu’on limite, autant que faire se peut, pour ne pas entamer notre crédibilité et notre capacité de remboursement, les sorties sur les marchés financiers internationaux. Ils sont certes plus flexibles, moins exigeants, mais plus onéreux. Une chose est sûre : il n’est aucun apport financier extérieur – en dehors des IDE et des transferts des Tunisiens de l’étranger – qui ne comporte un coût. Le prix à payer est d’autant plus élevé quand les prêts sont détournés de la sphère productive et servent à financer les dépenses courantes, au motif d’élever la courbe de satisfaction des consommateurs. Sacrifier l’avenir en privilégiant le présent est une faute politique. Nous devons, en revanche, tout faire pour construire un avenir qui soit crédible et maîtrisé. Le pays qui s’arroge le droit, au risque de le payer très cher, de sacrifier les générations futures, qui auront à assurer la charge de la dette sans contrepartie productive, n’a pour ainsi dire pas d’avenir. Si nous devons solliciter davantage d’aide financière, de partenariat industriel, de solidarité internationale, c’est parce que nous pensons que nous sommes en droit de le demander des pays et des acteurs économiques et financiers qui nous sont proches. Nous le revendiquons, non pas par compassion et pour profiter d’une quelconque générosité – si tant est qu’elle existe – des autres, mais pour aller plus vite et plus loin dans la voie d’accès difficile et coûteux qu’ils appellent de leurs vœux, celle du renouveau économique et politique. La démocratie a un prix : le redressement économique. Et celui-ci a un coût exorbitant. Le monde libre, ou qui se dit comme tel, doit l’assumer avec nous, dès lors qu’il mène partout un combat pour les libertés à tout prix, au risque de provoquer des destructions… créatrices de chaos. L ’Union Européenne (UE), non sans raison, n’a pas lésiné sur les moyens pour sortir le Portugal, l’Espagne et la Grèce des griffes de la dictature. Elle n’a pas non plus failli à son devoir de soutenir les pays de l’Est au sortir d’une période trouble, marquée par la dictature et l’économie dirigée. Elle soutient aujourd’hui à bourse déliée l’Ukraine en rupture de ban avec Moscou. Comparaison n’est pas forcément raison. Encore que… Nous avons conscience que nous sommes en train d’écrire une page d’histoire inédite qui s’inscrit dans le même registre des causes défendues par l’UUE. Sa sécurité, sa prospérité, son avenir se jouent aussi dans le versant sud de la Méditerranée, devenu hélas le plus grand cimetière marin du monde. C’est loin d’être à l’honneur de l’Europe. La Méditerranée n’a jamais été et ne sera jamais une barrière et une frontière infranchissable. Si l’UE ne combat pas la pauvreté, la misère et le terrorisme là où ils se trouvent, c’est la misère et le terrorisme qui viendront vers elle. Elle aura beau élever des digues protectrices, elle n’y arrivera jamais. Ce serait peut-être là l’un des enseignements de notre Forum.

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