Tunisie : Ce qui attend le nouveau gouvernement

© Raphaël Urwiller pour le Monde des religions

Nos vœux pour 2015 ? Ils sont en partie exaucés avant même que ne sonnent les 12 coups de minuit annonciateurs du Nouvel an. On ne pouvait, en effet, espérer meilleur épilogue d’une transition démocratique qui nous a fait, plus d’une fois, trembler. Elle a même failli, aux plus forts moments des crises à répétition, faire chavirer le pays.

L’ultime image, l’ultime geste de renouveau politique sont à graver au fronton de la 2ème République : l’ancien locataire du Palais de Carthage – qui s’est pourtant battu bec et ongles pour prolonger son bail – et son adversaire politique de la veille, le premier président de la 2ème République, et le seul à ce jour élu démocratiquement dans l’histoire du pays, se sont donné l’accolade, au terme de la passation des pouvoirs.

Le président Béji Caïd Essebsi a accompagné jusqu’au bas du perron l’ancien président provisoire Mohamed Moncef Marzouki, vaincu à la loyale. Cette image, qui a fait le tour du monde, symbolise à elle seule le printemps démocratique de la Tunisie. Elle a mis du baume au cœur des Tunisiens, qui rêvent d’un pays acquis pleinement aux préceptes de la démocratie. Peu de nos concitoyens s’imaginaient vivre aussi rapidement un tel moment. Ce rêve, longtemps entretenu ou refoulé dans la conscience nationale, devient réalité…

Les jeunes et les moins jeunes, qui ne voulaient pas d’une démocratie de façade, au rabais, et qui refusaient les restrictions des libertés qui ont conduit à la chute de l’ancien régime, se sont reconnus dans ce geste et ce cérémonial, expression d’une démocratie apaisée et mature.

Moment inédit, moment historique. Ce geste n’était pas inscrit dans les errements, les dérapages partisans, les outrances verbales, les tensions qui n’en finissaient pas de disloquer le tissu politique et social, les agressions meurtrières et les atteintes mêmes aux fondements de la République.

Que reste-t-il de ces potentats d’un autre âge, autoproclamés dépositaires de la révolution, sûrs, arrogants et dominateurs qu’ils étaient ? On craint pour eux qu’ils ne tombent vite dans l’oubli et peut-être même dans l’errance politique, à un moment où la consolidation de la démocratie a besoin de garde-fous, véritables contrepouvoirs.

L’exception tunisienne n’est pas un vain mot. Nous n’avons pas fini de nous surprendre et d’étonner le monde par notre capacité de conjurer in fine les périls, d’où qu’ils viennent. C’est peut-être cela l’influence de notre héritage historique.

Les plus grandes avancées commencent toujours par le premier pas. Nous venons de le franchir à l’orée de 2015. Nous avons réalisé et sauvegardé l’essentiel : l’édifice démocratique construit laborieusement. Mais le plus dur reste à faire : réconcilier les Tunisiens avec leur présent et leur quotidien, leur offrir une perspective et l’envie de réinventer leur propre avenir.

La démocratie oui et mille fois oui, quel qu’en soit le prix. Reste qu’il faut la préserver pour toujours et l’enraciner dans notre culture, dans notre mode de pensée et d’agir. Elle doit impérativement s’accompagner et être protégée par un développement inclusif, aux effets quasi immédiats. Elle ne résistera pas longtemps à l’expansion du chômage, de la pauvreté, de la misère, des inégalités sociales et aux déséquilibres régionaux, legs d’un passé lointain. Il faut en finir avec le dualisme économique qui génère une croissance sans développement, incapable de désenclaver les régions de l’intérieur maintenues dans un état de non-développement insoutenable.

Ce que vient de réaliser le pays en termes de conquête des libertés, d’avancée démocratique et d’alternance politique est immense. Ce qui signifie en clair qu’on ne peut plus s’accommoder et se satisfaire de résultats économiques qui ne soient pas du même ordre de grandeur.

Signe des temps et ironie de l’histoire, l’année 2015 porte déjà la trace d’une inversion de l’ordre des choses qui a marqué plusieurs décennies de développement. Pour la première fois de l’histoire de ce pays, l’offre politique est bien meilleure que ne le furent les offres économiques de ces quatre dernières années, pour cause, notamment, d’incapacité ou d’instabilité gouvernementales.

Le constat vaut, à lui tout seul, mode d’emploi. La voie est toute tracée. Il n’y a rien de mieux à faire que de s’atteler à résorber au plus vite ce gap dévastateur. Le prochain gouvernement doit impérativement – pour ne pas hypothéquer ses chances de survie – élever ses plans et programmes économiques et sociaux à la hauteur de l’offre politique qui a marqué les campagnes électorales, législatives et présidentielles, pour les ajuster au niveau des attentes véhiculées par le nouveau climat de libertés.

Les enjeux économiques et sociaux sont énormes et d’une grande gravité. Il est peu probable qu’ils n’aient pas d’influence sur la composition ministérielle du prochain gouvernement, qui sait ce qui l’attend.

Sa tâche ne sera pas de tout repos. Il ne peut s’accorder ni répit, ni même un simple temps de réflexion, bousculé qu’il sera par l’urgence et par le souci de redressement de l’économie tombée au plus bas.

Sa tâche ne sera pas facile – et c’est le paradoxe de la démocratie – parce qu’il ne peut persuader et convaincre les différents acteurs économiques et sociaux de la nécessité des réformes qu’il doit engager que par le dialogue et des gages de succès dans le respect du droit.

Sa tâche est d’autant plus difficile qu’elle est nécessairement complexe, multiforme et globale, combinant traitement social et gestion macroéconomique. Elle doit être comprise, acceptée et soutenue par l’ensemble des catégories socioprofessionnelles, des secteurs d’activité et des régions. Ce qui n’est pas peu dire, au regard des conflits d’intérêts et des contradictions qui traversent le tissu économique et le corps social.

Tâche immense s’il en est, puisqu’il faut rénover notre modèle économique et social qui a révélé ses propres limites, en poussant le curseur vers les activités à forte valeur ajoutée et à fort contenu technologique. Ce qui n’est pas sans exiger une remise, de fond en comble, de notre système d’enseignement et de formation professionnelle, maintenu sous l’emprise du passé et incapable de regarder vers l’avenir.

Mais il y a plus que les mesures de stabilisation et de redressement de l’économie. Il faut indéniablement réhabiliter les régions de l’intérieur, en finir avec les anomalies de l’histoire et le manque de volonté des gouvernants qui n’ont pas tout tenté, tout entrepris, pour élever ces régions au rang de la dignité. Il faut les dédommager de notre indifférence coupable, pour que justice leur soit rendue.

La démocratie a aussi ceci de bien, c’est qu’elle oblige les politiques à aller chercher les voix dans cette Tunisie profonde, dans les régions les plus éloignées du pouvoir central. Le président Béji Caïd Essebsi, en campagne, s’y était rendu. Il a vu et écouté et s’est même ému de l’extrême dénuement d’habitants, sans perspectives d’emploi, de revenus, d’une vie digne et sans espoir. Il leur a fait part de sa détermination à soulager leur peine, à mettre fin à leur désespérance. L’honneur du Président est d’assumer les promesses et engagements du candidat. Le prochain gouvernement ne saurait se dérober à une telle responsabilité, au risque de décrédibiliser le chef de l’Etat. On ne voit rien de mieux qui puisse enclencher une dynamique de développement des régions qu’un plan… Caïd Essebsi, à l’instar du plan Marshall, conçu par les Etats-Unis pour redresser l’Europe au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Un plan s’étalant sur dix ans et mobilisant des moyens et des fonds structurels conséquents. Pourquoi pas 30 milliards de dinars pour les cinq années à venir – c’est d’ailleurs le chiffre qui figure dans le programme économique de Nidaa Tounès ? Ils ne seront pas de trop au titre du rattrapage et de la mise à niveau de ces régions. On gagnerait à l’annoncer d’emblée à leur adresse, haut et fort. Pour allumer l’étincelle psychologique, de nature à sceller pour toujours l’unité nationale.

On ne peut résorber autrement cette fracture régionale. La solidarité nationale et la cohésion sociale sont à ce prix. A charge pour le prochain exécutif d’aller chercher l’argent là où il se trouve. En sollicitant nos partenaires et amis, notamment les fervents adeptes du Printemps arabe. On les a beaucoup entendus, mais on n’a rien vu venir qui puisse atténuer l’inquiétude des jeunes, la souffrance des chômeurs et la désespérance des régions, livrées au froid et à la canicule et privées des fruits de la croissance. Puissent-elles amorcer leur décollage en 2015 ! C’est notre vœu le plus cher.

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