Tunisie : « Le Compte » des deux vizirs

C’est l’histoire d’un illustre sultan, équitable et doté des plus nobles qualités, dont l’éthique et la piété étaient légendaires. A peine fut-il intronisé qu’il se retrouva flanqué de deux Grands-Vizirs dont on ignorait lequel était le plus savant, le plus doué, le plus compétent ; lequel surpassait l’autre en intelligence et en clairvoyance. Le premier, encore en place, agissait dans le passé sous un  monarque qui ne régnait ni gouvernait et dont il ne pouvait vanter la gloire auprès des souverains étrangers. Il  s’acquitta malgré tout convenablement de sa tâche sans pour autant  réussir à améliorer les affaires du royaume. Il est resté en effet dans l’incantatoire plutôt que dans l’action, se complaisait dans le statut trompeur du technocrate omniscient qu’il partageait avec tous ses ministres et qu’il réussit à livrer à une opinion publique alors complètement déboussolée. Il aurait pu continuer à exercer son vizirat malgré l’accession au trône d’un nouveau roi, mais certains trouvaient que sa reconduction ne correspondait pas au changement attendu par le peuple car frappée du sceau de l’illégitimité. Cette réserve ne résulte nullement d’un grave manquement à ses devoirs, mais de la crainte, partagée par les seigneurs du royaume et les compagnons intimes du prince, qu’il soit incapable de  défendre demain la renommée de son souverain. Pressé par la défense du territoire, placé dans une situation difficile par les réclamations des créanciers, sourd aux conseils des savants, manquant de fermeté, il avait cédé très vite à la facilité en camouflant ses insuffisances par des campagnes de Com’ que n’accompagnaient ni analyses ni pédagogie. Une fois remplacé, pensait-il, il ne sera plus qu’un lointain souvenir, un élément accessoire et superflu qu’on efface de la mémoire collective, un être mort dans l’esprit du public qu’il avait pourtant  si bien servi. Ses grands seigneurs étant battus aux élections, il ne tirait son autorité d’aucune volonté populaire exprimée par le vote. Il était  anéanti et appréhendait le moment de prendre congé pour entamer une nouvelle vie. Il craignait  par-dessus tout la routine qui peut s’y installer, sans compter le détour du regard de tous ceux qui, il n’y a pas si longtemps, rivalisaient pour obtenir des faveurs ou une audience. Afin d’atténuer son anxiété face à cet inévitable dénouement, il  entama une tournée dans les pays des infidèles après une année bien mouvementée à la tête du gouvernement de l’Etat. Certaines bonnes âmes trouvaient qu’il était à plaindre, mais d’autres, à l’annonce du nom de son successeur, le regrettaient déjà.

Un autre fut donc nommé à sa place, avec le titre de Grand-Vizir, par le souverain qui le fit asseoir à sa droite et l’invita à gouverner comme il l’entendra avec autorité pleine et entière. Il ne manqua pas, toutefois, de lui rappeler, que lorsque la conduite du Grand-Vizir est bonne, lorsque son jugement est sain, l’Etat est prospère, le peuple satisfait, son existence assurée et l’esprit de notre souverain est alors libre de toute inquiétude. Si, au contraire, le Grand-Vizir se conduit mal, des désordres graves surgissent dans l’Etat, l’esprit du souverain ne cessera d’être assailli par les soucis et son royaume est livré aux troubles et à l’agitation.

Si le Grand-Vizir a su gagner à ce point la confiance du nouveau souverain autant que le soutien des oulémas et surtout leur grand Mufti, c’est, pour les « retourneurs de veste »,  que Dieu l’a doué de toutes les belles qualités de générosité et de grandeur dont son prédécesseur a été privé : le bon caractère, un sage tempérament, un esprit de justice, le courage, l’habileté à diriger, la connaissance des événements, l’exactitude à accomplir les vœux formés et à tenir les promesses faites. Car c’est lui maintenant le porteur du sceau de l’Etat « puisse la bénédiction du Seigneur l’accompagner toujours ». A sa sortie du palais, il n’a pas manqué, comme il est d’usage, d’exprimer au  souverain sa reconnaissance ravie, de dire à quel point il était honoré et ému, d’exprimer sa volonté d’œuvrer pour que ses efforts soient à la hauteur de la confiance de Sa Majesté, sans oublier, cela va de soi, de lui promettre d’agir selon ses directives et ses instructions. Mais dans un monde où sévissent les jaloux et les rivaux, il faisait l’objet de vives controverses de la part des éternels opposants qui voyaient en lui l’incarnation d’un retour de l’ancien régime. Cependant, les plus habiles avaient déjà entrepris de le courtiser pour qu’ils soient, le moment venu, dans ses bonnes grâces. Il s’est retrouvé ainsi subitement ballotté entre des intérêts divers et des opinions opposées, surtout de ceux qui entendent, par le politique, le pernicieux talent de  tromper les hommes.

Il avait donc accepté avec humilité, fierté et un grand sens du devoir ce privilège et cette grande responsabilité de changer le monde, sachant qu’il conservera son poste tant qu’il plaira à Sa Majesté. Il s’était engagé à justifier chaque jour et dans chacune de ses actions la confiance que notre souverain avait placé en lui. Il  ne manqua pas, cependant, de remercier son prédécesseur qui a su porter le fardeau de la transition et veiller sur la bonne marche des élections.

Maintenant que vais-je faire, se dit-il ? Et que puis-je faire ? Il se fixa, comme tout bon administrateur, des priorités. Commencer d’abord  par former un gouvernement, lui assigner des missions précises face aux défis qui menacent. Il commencera d’abord par réveiller ce peuple de la fatale léthargie où il paraît engourdi, avant de satisfaire ses aspirations qui ne concernent pas seulement l’emploi et la sécurité, mais également le système éducatif, la santé, le logement, le pouvoir d’achat, le cadre de vie et bien d’autres ambitions. Mais cela, pensait-il, ne sera possible que si le peuple, auquel on a enseigné pendant ces dernières années qu’il est absous du devoir d’obéissance, acquiert le respect de la loi, le dévouement au travail, l’honnêteté, la recherche de l’excellence et le respect pour autrui. Il était conscient que le pays a besoin d’un programme d’investissements publics, qu’il faut restaurer la croissance et créer des emplois. Il savait qu’il faut dix ans pour favoriser une croissance durable, une industrialisation respectueuse de l’environnement et des investissements dans les secteurs sociaux. Mais il lui faut surtout changer les méthodes, transformer la manière de gouverner, insuffler de nouveaux  dynamismes.

Exposée à l’épreuve des faits, cette mission lui apparut tout d’un coup aussi vaine qu’illusoire. En  réfléchissant à ce qui l’attendait, il s’est senti envahi par l’inquiétude, le doute et le découragement. Le poids de cette responsabilité lui pesait tellement et l’idée d’entreprendre simultanément autant de tâches lui causait une grande fatigue, et à l’emballement pour le pouvoir succéda un gros désespoir et un réel sentiment d’impuissance. Alors, entraîné dans le cours de ces pensées, épuisé de fatigue, le Grand-Vizir s’endormit et ne se réveilla que lorsqu’il vit apparaître le matin.  Que le Très-Haut daigne assurer la durée de son vizirat jusqu’à la fin de son mandat.

1 COMMENTAIRE

  1. Je trouve une analyse injuste concernant M Jomaa

    Mais qui par contre fait les eloges du second avec le titre de « Grand-Vizir » lol

    alors que son job et les resultat n’ont pas encore commencer
    Article très « drole » mais qui en meme temps me fait dire qu’on est pas sorti de l’auberge au vu des politique de ce pays et de sa presse
    Meskina tounes

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here