« Il faut trouver une troisième voie entre les loups et les moutons »

Vous étiez le Porte-parole du Parti communiste des ouvriers de Tunisie (PCOT), longtemps clandestin, devenu par la suite le Parti des travailleurs tunisiens ; aujourd’hui, vous êtes  candidat du Front populaire à l’élection présidentielle, un parti issu d’une coalition politique groupant pas moins de douze partis et associations de gauche, nationalistes et écologistes ainsi que de nombreux intellectuels indépendants. Quelle sera votre politique étrangère ?  

Je tâcherai de forger à la Tunisie l’image qu’elle mérite auprès de nos partenaires étrangers. Notre image est écornée par certains agissements maladroits et des initiatives hasardeuses. La Tunisie est un pays ouvert sur ses voisins et elle a toujours su composer avec ses amis. Nous œuvrerons pour une diplomatie économique active pour préserver nos intérêts commerciaux et créer de nouvelles opportunités économiques. Le chômage de masse que nos jeunes subissent ne peut être absorbé que par la conquête de nouveaux marchés. Donc nous chercherons à renforcer nos liens avec nos partenaires pour exporter le « made in Tunisia ». Hélas, les trois dernières années nous avons plutôt exporté des jeunes au Jihed ! Il faut cesser une telle tragédie.

Quelles sont les orientations idéologiques de votre mouvement ? Etes-vous toujours communiste, collectiviste ?

Le monde ne se partage plus en deux systèmes rivaux, comme avant la chute du mur de Berlin et la dislocation de l’empire soviétique, qui se livraient une lutte acharnée : Le capitalisme et le collectivisme. Je continue à penser que le capitalisme n’est pas acceptable dans ses conséquences sociales. Il écrase les plus vulnérables. Il transforme l’homme en un loup pour l’homme.

Vous venez d’utiliser une expression de Thomas Hobbes (1588-1670, Mathématicien et philosophe anglais) « l’homme est un loup pour l’homme » ; expression qui est aussi un ancien slogan marxiste ! Surprenant, n’est-ce pas ?

Non, rien de surprenant. Je continue à défendre les travailleurs et les travailleuses, les plus pauvres, les plus fragiles, les sans-grade et les plus humbles. Il faut être marxiste pour défendre les plus vulnérables ? Ces valeurs ne sont-elles pas, par-dessus tout, des valeurs universelles qui sont au-dessus de tous les clivages idéologiques et doctrinaaux ?

Pour revenir à votre première question, je vous redis que « le capitalisme n’est pas acceptable dans ses conséquences sociales. Il écrase les plus vulnérables ». Mais aussi le collectivisme, non seulement il a lamentablement échoué ; il n’est pas davantage acceptable : il ôte aux gens le goût de se battre ; il en fait des moutons. Il faut trouver une troisième voie, entre les loups et les moutons.

Une troisième voie ? Mais dans la nouvelle Constitution les prérogatives économiques relèvent du champ du gouvernement ! De plus, Tony Blair parlait aussi d’une troisième voie, ceci ne l’a pas empêché de privatiser plus que la conservatrice Margaret Thatcher et John Major réunis !

La diplomatie commerciale que j’envisage de développer me donne de facto le droit de m’immiscer dans certains dossiers. En plus, un Président a un pouvoir MORAL qui lui permet de surplomber les clivages. Le Président est le symbole de l’unité de notre nation. La troisième voie dont je parle, elle s’articule dans les concepts de la participation et la planification. La participation, parce qu’elle doit associer les travailleurs à la marche de l’entreprise, leur rendre une dignité que le capitalisme appliqué aujourd’hui en Tunisie leur enlève ; la planification, parce qu’elle permet de corriger les erreurs et les défaillances du marché, qui est aveugle et injuste si on en perd complètement le contrôle.

Mais n’est-ce pas simplement une variante de la première voie : un libéralisme plus participatif et plus directif, mais qui ne remette pas en cause les principes de l’économie de marché, à savoir  l’initiative individuelle, la libre entreprise, le droit de propriété, le marché, la concurrence, le salaire, le profit…  Bref, les fondements de notre société tunisienne et donc du capitalisme ? N’est-ce pas une « première voie bis », plutôt qu’une « troisième voie » ?

Il faut que l’Etat intervienne chaque fois que cela est nécessaire à l’intérêt général. Il faut que les travailleurs participent au progrès de leur entreprise.

Mais pour l’essentiel, vous ne remettez pas en cause l’économie de marché ? Vous dénoncez souvent dans vos discours le clivage : villes du littoral  / intérieur du territoire. Concrètement, votre mouvement est très silencieux sur la question de la décentralisation, qui est une nécessité économique et démocratique  

Notre modèle de développement s’est traduit par des inégalités régionales assez flagrantes et par conséquent très criantes à la fois sur le plan socioéconomique et  socioculturel. Réellement, la probabilité qu’un jeune Tunisien de Kasserine, de Gafsa ou de Douz ait le même niveau de vie (stabilité de l’emploi, pouvoir d’achat satisfaisant, accès à la culture, etc.) que son compatriote du Sahel, de Sfax ou encore de La Marsa  est faible, très faible. Je pense même que nous ne sommes pas tous égaux devant la mort : la longévité des Tunisiens du littoral  est supérieure à celle de leurs compatriotes de l’intérieur du territoire (manque d’accès aux soins, pénibilité du travail, confort domestique, etc.).

Nous sommes en présence d’une crise, sans précédent, de notre cohésion sociale, nationale. La montée de la pauvreté dans la Tunisie moderne met en exergue, sur le plan économique, l’échec de notre modèle de développement et  constitue, sur le plan social, un défaut d’intégration dans la mesure où elle (la pauvreté) exclut une frange des Tunisiens des modes de vie minimaux acceptables.

Dans notre société démocratique, il est important de prendre conscience, désormais, de la nécessité d’une solidarité collective permettant une plus grande justice sociale. Il faudrait approfondir et élargir notre système de protection sociale pour mieux répondre aux besoins fondamentaux de sécurité du Tunisien, c’est-à-dire l’aider à faire face aux risques de l’existence : maladie,  vieillesse,  famille,  chômage. Il faudrait également repenser notre politique d’aménagement du territoire : la décentralisation –comme vous le dites- est une nécessité démocratique.

L’opposition entre la capitale et le reste du territoire est particulièrement forte en Tunisie. Tunis est depuis toujours le lieu du pouvoir politique et le centre d’impulsion d’un Etat très centralisé. La vie politique dans le reste du territoire n’est conçue que comme la base de l’ascension des hommes politiques vers Tunis, comme le fondement nécessaire de toute notabilité !

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