Tunisie : Terroriser le terrorisme

On craignait le pire et le pire s’est produit, plongeant le pays dans un profond drame national. Les jihadistes ont de nouveau frappé en plein mois de Ramadan, comme ils l’ont fait, l’année dernière, au même moment et au même endroit. Ils ont saigné le pays comme ils ne l’ont jamais fait, tuant 15 de nos soldats et blessant plus d’une vingtaine. Ils ont gravi un nouveau palier dans l’industrie du terrorisme et de la mort, dans l’horreur et dans leur entreprise de déstabilisation. Toujours plus de victimes et davantage de souffrances pour semer la peur, le désordre et le chaos. Et comme cela ne semble pas leur suffire, il faut qu’à chaque attaque terroriste, ils fassent la démonstration d’une puissance de feu décuplée.

Le dernier drame de Djebel Chaambi a provoqué un véritable cataclysme national. Le pays mettra longtemps avant de voir ses plaies se refermer et se cicatriser. En attendant et même dans l’urgence, on ne peut s’empêcher de se poser un certain nombre de questions. La douleur et la souffrance ne doivent, en aucun cas, occulter la réalité des faits. Un grand nombre d’interrogations ne laissent pas d’inquiéter et méritent réponse pour pouvoir triompher de cette bête immonde.

Aujourd’hui, le ton se fait moins triomphaliste, sans doute à cause de la gravité de la situation. L’exécutif ne recule plus devant les mots : le pays doit se préparer à une guerre totale contre le terrorisme. Soit. Mais il importe alors d’en rappeler les origines récentes, car le choix des armes en dépend. On sait en effet dans quelles conditions il a émergé des entrailles de la société, sous le regard bienveillant, complaisant voire complice de toute une lignée de politiques qui se sont arrogés le droit de confisquer la révolution de la liberté et les espoirs déçus d’une jeunesse projetée dans la mondialisation. L’implantation de la nébuleuse terroriste, son immersion, sa propagation n’étaient pourtant pas sans faire apparaître quelques traces, du reste assez visibles, ni sans présager de sa gravité sans que cela n’émeuve le pouvoir en place. Bien au contraire. L’indifférence, le silence ambiant confinaient à la complicité. D’autant qu’il ne manquait pas de voix de ceux et celles qui dominaient la scène politique pour vilipender, discréditer, disqualifier, ostraciser, vouer aux gémonies celles et ceux qui mettaient en garde contre cette déferlante terroriste ou la dénonçaient.

Les ennemis de la liberté, les adeptes de la violence et des ténèbres se répandaient comme une traînée de poudre. Les appels au meurtre – suivis hélas d’effet – montaient de partout et d’abord des mosquées, prises d’assaut par les ultras et les radi­caux jihadistes et transformées en véritables forteresses. Faits tout aussi graves, de grands ténors de la défunte troïka, connus pour leur extrémisme et la haine viscérale de leurs détracteurs d’hier et d’aujourd’hui, se sont même laissé aller à des postures et à des attitudes, pour le moins condamnables, en toute impunité. On ne s’étonne guère de leur silence assourdissant aujourd’hui. Certains, sans doute moins par compassion que par crainte, condamnent aujourd’hui ce qu’ils encensaient la veille. Reste qu’on ne comprend pas comment on peut dénoncer ces illuminés en Tunisie et les soutenir dans leur barbarie et leur entreprise d’extermination en Syrie, en Irak et ailleurs, dans d’autres théâtres d’affrontement. Il aurait mieux valu pour eux de se murer dans le silence. Dommage que le ridicule ne tue pas.

La genèse du terrorisme post-révolution, ou si l’on veut ce rappel des faits, relève moins d’une volonté de dénoncer, de faire le procès ou de condamner qui que ce soit coupable de silence, d’indifférence ou de vague complicité à l’égard du terrorisme que pour mieux en définir les contours, exorciser le mal et le combattre à la racine.

Le terrorisme, de quelque nature qu’il soit, ne peut s’enraciner et se répandre sans appuis, sans complicités internes, sans soutien financier et logistique, sans ramifications régionales voire pla­nétaires et sans une réelle capacité d’infiltrer les corps de l’Etat chargés de le combattre. Il recrute et prospère sur les décombres des régions et des quartiers laissés à l’abandon, exploite à n’en pas finir le chômage des jeunes et la misère des gens.

Tous les ingrédients qui ont concouru à son implantation aux quatre coins du pays et à sa prolifération n’ont pas disparu. Tant s’en faut. Rien – ou peu de choses- n’a été entrepris pour l’isoler, l’asphyxier, assécher ses sources de financement et de recrute­ment. Bref, pour couper le cordon ombilical dont il se nourrit.

Fait d’évidence, le terrorisme tire sa force de la faiblesse de l’Etat, de l’absence d’autorité publique. Les deux gouvernements issus des élections d’octobre 2011, pour avoir subi les affres de la torture et de la prison, avaient une toute autre conception de l’Etat et de son autorité. L’impunité était quasiment érigée en mode de gouvernance. L’Etat lui-même était la cible d’attaques en règle pour le déstructurer, le détricoter, le désagréger.

Les départements régaliens ont été déstabilisés, privés de leurs cadres et de leurs repères. Plutôt que de s’attaquer aux anciennes dérives des institutions pour les réhabiliter conformément aux objectifs de la révolution, on s’est attaqué aux institutions elles-mêmes, semant ainsi le trouble, le désordre, l’incertitude et la désorganisation généralisée. Le terrorisme ne pouvait espérer meilleur terreau pour étendre ses réseaux et ses ramifications  tant à l’intérieur du pays, qu’à l’international, au regard de la porosité de nos frontières.

Le gouvernement de compétences, ultime issue de secours pour remettre sur les rails le train de la transition poli­tique et économique, a hérité d’un champ de mines, d’un pays qui comptait autant de cellules dormantes prêtes à passer à l’action que de difficultés économiques et financières. Le cancer terroriste s’est déjà métastasé et a infecté le corps social. Il fallait, à l’évidence, dans ces conditions, plus de détermina­tion, sans doute aussi plus de moyens et une stratégie globale et cohérente pour triompher du terrorisme en lui déclarant la guerre, une guerre totale, sans merci.

Nous le disions il y a un peu plus d’un mois sur ces mêmes colonnes, le gouvernement se devait de terroriser le terrorisme avant toute autre chose, en le privant de ses appuis et en le coupant de ses sources de financement et de recrutement. Pas un seul instant de répit, pas une seconde d’hésitation, pas le moindre signe de faiblesse, de doute ou d’interrogation. L’exécutif ne doit pas quitter le pont, il doit être à la manoeuvre de jour comme de nuit, sur toutes les parcelles du territoire pour anticiper les attaques, démanteler les réseaux et mettre hors d’état de nuire les apôtres de la violence et du terrorisme. Il n’est d’autre priorité – disions-nous encore – que celle-là, pour mener à son terme la transition politique. Le redressement économique peut attendre. Le pays n’en mourra pas.

Mais comment éradiquer le terrorisme, quand ses adeptes en font aujourd’hui encore l’apologie dans nos mosquées, nos lieux de prière et de recueillement ! On nous informe qu’il y a une quarantaine de mosquées hors de l’emprise et de l’autorité de l’Etat, comprenez hors la loi, constituant ainsi des zones de non-droit, au mépris de nos valeurs républicaines. Qu’il n’y ait qu’une seule mosquée à défier l’autorité de l’Etat que celui-ci aura failli dans la mission qui doit être la sienne, c’est-à-dire face à son obligation et son devoir de s’opposer et de combattre le terrorisme pour faire prévaloir… l’Etat de droit.

De quelle légitimité l’Etat pourra se faire valoir, que vaut sa crédibilité si son autorité est contestée indûment et mise à mal par des prédicateurs qui ne cachent pas leur allégeance aux terroristes, prêchant la haine et la division et semant la discorde ? Il ne peut y avoir d’Etat digne de ce nom devant un tel déni de droit, quand les valeurs de la République sont à ce point bafouées.

Le terrorisme, on ne peut l’éradiquer qu’en l’attaquant à la racine, en le privant d’air et d’oxygène. Les pouvoirs publics doivent, à cet effet, soumettre sous leur autorité toute cette économie informelle, infiltrée jusqu’au bout par des forces occultes aux multiples passerelles avec le terrorisme. A cela s’ajoutent certaines nominations léguées par les précédents gouvernements à des niveaux de responsabilité et à des fonc­tions névralgiques sont désormais dans le collimateur dans les départements concernés. Sans tomber dans les travers d’une quelconque chasse aux sorcières, il faut impérativement assurer la neutralité de l’Administration. Dans la lutte contre le terro­risme, tout manquement, le moindre sentiment de proximité, doit être sanctionné.

Pour venir à bout du terrorisme, il faudrait que la peur change de camp, que les terroristes prennent peur pour eux-mêmes et leurs complices. Il faut terroriser le terrorisme.

Le chef du gouvernement, M. Jomaa, s’est dit déterminé à mener une guerre totale dans sa récente intervention après le drame du mont Chaambi. Mais a-t-il les moyens de sa politique et de sa détermination quand on observe les réticences d’un grand nombre de constituants à voter la loi antiterroriste, comme s’ils cherchaient à protéger davantage le droit des terroristes que le droit à la vie de leurs victimes ? Il s’est laissé entraîner sur un terrain qui lui est peu favorable, celui de l’ANC, dont une majorité n’a de cesse de réduire les prérogatives de son gouvernement. Elle entend, à chaque occasion, à chaque velléité d’autonomie gouvernementale, faire la démonstration, à travers vote ou audition, que la troïka a quitté le gouvernement sans renoncer au pouvoir. Le gouvernement de compétences n’a pas les coudées franches. Le problème est qu’à mesure que l’on s’approche des échéances électorales, on voit se multiplier et se rapprocher les rappels à l’ordre et les lignes rouges.

Appuyé par le quartet et par un vaste élan populaire, le gou­vernement de compétences a été néanmoins investi par l’ANC, qui n’a plus aujourd’hui de raison d’être. Le gouvernement n’a pas cherché, comme on l’espérait, à s’affranchir du contrôle de l’ANC. Il en paye aujourd’hui le prix, celui de l’immobilisme, à force d’obstacles et de barrières inhérents à un système complexe de double cohabitation, pas toujours apaisée, et qui ne dit pas son nom : gouvernement-ANC, gouvernement-présidence de la République.

Le gouvernement avait tout pour réussir. On l’a empêché d’aller aussi vite et aussi loin qu’il le voulait. Les interférences de tous côtés sont si nombreuses et nuisibles qu’elles retardent son action.

Il y a si peu, on nous annonçait la pacification du pays et la fin imminente du terrorisme. Aujourd’hui, on voit ce qu’il en est. Plus grave encore : comment ne pas déplorer les carences en matière de renseignement, le degré d’impréparation pour prévenir ce genre d’attaques auxquelles il fallait s’y attendre et s’y préparer ? Ce qui signifie que ce drame aurait pu être évité. Comment expliquer de tels dysfonctionnements ? Et puis, on s’imaginait qu’à la guerre comme à la guerre. Et l’on apprend qu’un grand nombre des victimes sont de jeunes engagés, alors qu’il faut un corps d’élite pour faire la guerre aux terroristes, rompus aux techniques de la guérilla et formatés pour tuer. Tuer par tous les moyens, en dépassant à chaque fois la limite de l’horreur.

Face à la détermination et à la barbarie des terroristes pour mettre en berne autant nos drapeaux que notre moral, il y a certaines légèretés en face qu’on s’explique mal.

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