Tunisie : Se hâter lentement

On aurait tort de passer sous silence l’indignation, sinon la colère, provoquées par la hausse subite, inattendue et excessive du prix de la boîte de tomate, produit emblématique du panier de la ménagère, toutes bourses confondues.

Motif supposé, quoiqu’en l’espèce peu convaincant, le retour à la vérité des prix, c’est-à-dire la suppression de la subvention pour alléger le fardeau de la Caisse générale de compensation devenu insupportable.

En six mois, la valse des étiquettes donne le tournis à une population au pouvoir d’achat devenu exsangue, qui se rétrécit comme peau de chagrin… Les prix se sont envolés de 450 millimes. Les citoyens-consommateurs n’avaient pas encore digéré la hausse de 250 millimes survenue au mois de septembre que déjà, ils sont de nouveau assommés par une augmentation non moins conséquente de 160 millimes, faisant ainsi culminer le prix de la boîte à 2050. On en trouverait pour beaucoup moins cher que cela en Turquie, en Grèce ou ailleurs.

Les moins nantis, les déshérités et jusqu’aux confins de la classe moyenne qui poursuit inexorablement sa descente vers les abîmes de la société, ne sortiraient pas indemnes de cette nouvelle envolée du prix d’un produit de consommation de base.

L’inquiétude est à son comble, car on craint de prochaines augmentations dans d’autres secteurs de consommation vitaux, pour les mêmes raisons. Passons sur le fait que le produit en question n’est plus subventionné depuis décembre dernier, si l’on en croit l’Organisation de défense du consommateur (ODC), qui crie son indignation et sa colère. On s’étonne tout de même de l’attitude du ministère du Commerce, qui a manqué de discernement et d’autorité avant de donner son aval à une augmentation au parfum catégoriel, qui laisse même supposer un délit d’entente.

Aujourd’hui, les tomates concentrées et demain? Le pain, la semoule, la farine, l’huile végétale,…tous les ingrédients d’une conflagration sociale en règle ? Certes, la CGC pose aujourd’hui un énorme problème, elle pèse lourdement sur le budget de l’Etat, au point de resserrer considérablement ses marges de manœuvre.

Les dépenses de subvention ont atteint 5,5 milliards de dinars (MD) fin 2013, plus que le budget d’investissement public – 4,3 MD -. Un vrai désastre financier, si l’on s’en tient aux chiffres. Sauf que derrière les statistiques, il y a une réalité économique et sociale beaucoup plus complexe et plus nuancée : les subventions concernant les produits de consommation de base représentent le tiers du volume global. Les produits pétroliers en accaparent le reste. Il n’empêche, qu’au regard du volume du PIB – 80 MD – qui n’arrive pas à décoller, ce chiffre est assez inquiétant. Comment et que faire pour amorcer la pompe de l’investissement, pour relancer la création de richesse et résorber un tant soit peu les dépenses de subvention? C’est là le nœud du problème.

1,5 MD vont ainsi en soutien à la consommation des ménages, avec les dommages collatéraux que l’on devine sur la balance commerciale. Sans compter plus de 3 MD au titre de la subvention des produits énergétiques qui partent ainsi en fumée, non sans laisser d’énormes traces en faisant exploser les importations et l’endettement extérieur : ces fonds sont soustraits à l’investissement public, réduit ainsi de moitié. Cela fait désordre et cause un lancinant problème d’ordre à la fois économique, social, éthique et moral. Mais que faire? Suffit-il d’invoquer ces chiffres pour tailler à la machette dans les dépenses de subvention avec les risques d’une explosion sociale qui peut se produire à tout instant à cause du malaise ambiant ?

Est-ce à dire qu’il faille s’interdire d’opérer des coupes dans les dépenses de subvention ? Certes, des ajustements raisonnables de prix sont possibles et nécessaires. Pour autant, il faut aussi se garder des mesures brutales qui seraient perçues  par les usagers comme une sorte d’agression ou de provocation. Il ne faut pas ajouter aux frustrations de gens qui ne décolèrent pas face aux effets ravageurs de l’inflation, pour ne pas mettre en péril et l’économie et la nécessaire cohésion sociale.

Il est bon que la CGC fasse aujourd’hui débat. Mais il est des principes de précaution qu’il ne faut pas transgresser. Sur le constat, il est peu de chose à dire sinon qu’il est accablant : 5,5 MD de subvention, soit près de 7% du PIB. Cette situation  relève, le moins que l’on puisse dire, d’une aberration économique ; elle est insoutenable. Il faut, à l’évidence, revenir à des niveaux beaucoup plus conformes à la réalité d’un pays en voie d’émergence, sans quoi on ne pourra libérer les investissements – publics et privés – et retrouver les vrais chemins de la croissance.

La question qui se pose est de savoir pourquoi nous en sommes là. Qu’est-ce qu’il y a lieu de faire dans l’immédiat pour desserrer la contrainte budgétaire de l’Etat, tenu d’ailleurs pour principal responsable du dérapage financier actuel ? Et pour cause! De 2011 à 2013, la masse salariale versée par l’Etat a augmenté de plus de 40%, passant de 6,8 MD à 9,6 MD.

Pour la seule année 2013, elle a explosé de 2 MD – sous l’effet d’augmentations de salaires -, suivie d’une  réduction du temps de travail et de recrutements massifs, pour des raisons qui relèvent plus du clientélisme politique et d’affinités idéologiques que de considérations d’efficacité économique. Le résultat est que l’enveloppe salariale augmente en même temps que décline la productivité. Sans compter l’effet induit sur les dépenses de subvention liées aux augmentations de salaires dans la Fonction publique et ailleurs. Ce mélange est détonant, explosif.

Trois années durant, la CGC faisait fonction d’unique variable d’ajustement; c’était le seul instrument de régulation sociale pour couvrir la dérégulation, le laisser-faire et le laisser-aller des pouvoirs en place, plus préoccupés par leur ancrage électoral, leur enracinement politique et leur dissémination dans les rouages de l’Etat que par les équilibres financiers qui se dégradaient à vue d’œil. Le budget de la CGC gonflait à mesure que se délitait le pouvoir et que l’autorité de l’Etat partait en vrille. L’économie était livrée à elle-même, aux aléas de la conjoncture, mais aussi aux turpitudes post-révolution, aux revendications tous azimuts, à l’insécurité, au terrorisme, sans vision ni visibilité, sans force de rappel et de supervision et sans véritable instrument de régulation. Les circuits de distribution ne sont plus sous contrôle, livrés à la cupidité et à la voracité de prédateurs et de spéculateurs aux pratiques mafieuses.

Inflation par les coûts, par la demande, par le vide sidéral causé par l’éclipse de l’appareil d’Etat. La CGC était le réceptacle de ces dysfonctionnements et de ces dérapages de prix. Elle résonnait de tous les chocs post-révolution. Le mal est aujourd’hui si grave et si envahissant pour se garder de le traiter avec une médication de cheval, conforme aux recettes du FMI. On risque de tuer le malade en éradiquant la maladie. Est-ce à dire qu’il faille s’exonérer d’actions de nature à rationaliser les dépenses de consommation pour juguler le flot des subventions? Non, bien sûr que non. Le fait est que le corps social supportera et réagira mieux à la thérapie quand elle est appliquée à petites doses. Et quand il faut traiter le mal à la racine. En stoppant les recrutements inconsidérés dans la Fonction publique ou parapublique et en finançant en partie les dépenses de compensation, en faisant contribuer à l’effort de solidarité  nationale ceux qui s’en sont exonérés jusque-là: les adeptes de la fraude fiscale, les membres de la profession libérale qui doivent tout aux contribuables sans rien leur restituer, les assujettis à l’impôt forfaitaire bien en deçà de ce qu’ils doivent réellement à l’Etat au regard de leurs gains, les nababs du secteur informel dont le volume d’activité souterraine serait de l’ordre de près de 40 % du PIB, passant allègrement à travers les mailles du filet fiscal dont ils n’en ont cure. La vraie question consiste à identifier les sources de financement, en pointant du doigt ces irréductibles de la fraude fiscale qui profitent à profusion de la CGC sans rien donner en retour.

Reste qu’il n’y a pas mieux pour réduire le poids de la CGC que d’allumer les feux de la croissance. La stagnation du PIB, combinée à une baisse de la productivité et à une hausse de la consommation des ménages, cause autant de dégâts au niveau de la CGC que l’inflation salariale, la dépréciation du dinar, l’envolée des prix des céréales, des cours du pétrole et des matières premières.

Tout semble indiquer une éclaircie en vue. Le gouvernement Mehdi Jomaa est déjà à la manœuvre. Il a vite fait de diagnostiquer les maux dont souffre l’économie nationale, de réconcilier la direction politique avec les syndicats ouvriers et le monde patronal. Il a renoué le fil du dialogue avec les principaux dirigeants des groupes industriels qui retrouvent du coup le moral; il a mis en confiance les banquiers et le marché financier et pris à bras-le-corps le sort des entreprises publiques, laissées jusque-là à l’abandon, aux prises avec des revendications qui les ont saignées à blanc, au point de grever à leur tour le budget de l’Etat dont elles étaient les principales pourvoyeuses de fonds.

Mehdi Jomaa a initié un nouveau mode de gouvernance, une gestion ministérielle par objectifs. On voit déjà l’épure d’une perspective qui a tant fait défaut au pays.

La reprise n’est peut-être pas au coin de la rue ; mais on s’en approche indéniablement. Le chef du Gouvernement se dit déterminé à restaurer l’autorité et le prestige de l’Etat de droit. Il multiplie sur un ton churchillien les appels à la raison et à la sagesse de tous pour réhabiliter le travail et retrouver les chemins vertueux de l’investissement, de la qualité et de la productivité. Il n’y a pas de miracle en économie, seul le travail paie. Il  en faut tant pour désamorcer au plus vite les bombes du chômage, de la pauvreté, de la CGC, des inégalités régionales, de la fracture sociale et de la faillite financière léguées par ses prédécesseurs.

En attendant, les détracteurs à tout crin de la CGC doivent se raviser. L’agitation intellectuelle autour de la Caisse est par trop décalée par rapport à l’urgence du moment. Il y a des mots qui portent atteinte à la cohésion sociale et à la solidarité nationale. Il faut certes mettre en perspective dès maintenant un traitement humanisé pour rationaliser les dépenses de compensation. Cela est nécessaire et est possible sur la durée, à mesure que le pays retrouve le calme, la sérénité et le chemin de la production. Evitons les dérapages sémantiques et les excès idéologiques.

Nécessité fait loi, dit-on, mais il est des moments où il faut savoir se hâter lentement. Quitte à déplaire aux tenants de la pensée unique. La CGC nécessite un traitement plus subtil, plus onéreux peut-être pour ne pas rompre de manière irréversible les fragiles équilibres économiques et sociaux. On serait bien inspiré de ne pas se laisser entraîner par le chant des sirènes des avocats du consensus de Washington, ou de subir le diktat des ayatollahs du FMI qui semble d’ailleurs revenir à de meilleurs sentiments en faveur de la redistribution des revenus et d’une plus grande justice sociale.

Prétendre que la CGC profite essentiellement aux riches procède d’une vision étriquée de la réalité, dès lors que ce sont en fait ces derniers qui sont censés en assurer en grande partie le financement. Au fond, la CGC vient fondamentalement en appui aux entreprises dont elle n’est qu’une forme de subvention déguisée. Laisser filer les prix des biens de première nécessité produirait une envolée des salaires et… des prix pour des entreprises qui ont bâti leur compétitivité sur les bas salaires.

Engager dans l’urgence les nécessaires réformes de la fiscalité, des caisses de sécurité sociale, du système financier de la CGC, du code des investissements…? Qui n’y souscrit, sauf que la forme, la démarche, la gestion du temps, la pédagogie des enjeux importent autant que le fond. Nous devons le faire au rythme qu’imposent le fragile équilibre économique et social et l’état d’esprit de nos concitoyens au bord de la crise de nerfs, pour ne pas faire exploser ce qui reste de cohésion sociale. Cette cohésion, sans laquelle il ne saurait y avoir de démocratie, a un coût que la collectivité doit assumer. Et en payer le prix. Les institutions internationales le comprennent;  Mehdi Jomaa peut les convaincre. Il y va de leur intérêt, comme du nôtre. L’austérité ou la croissance ? Ce qui revient à choisir entre le déclin de l’économie, l’insécurité, l’instabilité sociale ou la démocratie .

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