Je ne suis pas un identifiant unique!

identifiant unique - L'Economiste Maghrébin

En cette date du 21 octobre 2016, je suis une citoyenne en total désarroi, qui s’adresse à l’administration du Premier ministère et à Monsieur le ministre de l’Enseignement supérieur, espérant gain de cause dans la Tunisie démocratique, un Etat de droit.

Monsieur le ministre, quand on est salarié de l’Etat on est bien entendu affilié automatiquement à la CNRPS, et on est du coup identifié par un numéro ou ce qu’on appelle un identifiant unique. Aujourd’hui, et après des années de galère entre procédures administratives et lourde maladie, je me sens malheureusement dépersonnalisée, dépourvue de toute existence humaine réelle en tant qu’employée de l’Etat. Aujourd’hui je viens le dire noir sur blanc : Monsieur le ministre, je ne suis pas un numéro figé, je ne suis pas un quelconque identifiant unique, je suis une personne, une histoire et une citoyenne bien civique !

Je suis enseignante technologue à l’ISET de Charguia et j’ai dû être en arrêt de travail durant plusieurs années et à maintes reprises à cause d’une maladie du système neuromusculaire. Il se trouve qu’à chaque fois que je dépose une lettre de reprise après une longue durée de maladie, je me retrouve sans salaire mais surtout sans couverture sociale, ni assurance maladie durant plusieurs mois. En me renseignant et avec la multiplication des situations administratives par lesquelles je suis passée, j’ai à présent une idée sur les procédures induites aux cas d’une demande de reprise.

Monsieur le ministre, je peux très bien comprendre que parmi les dossiers des enseignants en maladie de longue durée, il existe plusieurs cas de faux malades qui essaient de tirer profit du système. Cependant, il n’est pas juste de traiter tous les cas comme des dossiers avec des numéros d’identifiant unique. De mon expérience personnelle, et tenant à regagner mon poste et à reprendre le travail, j’ai alterné à maintes fois entre arrêts et reprises, et j’ai pu constater la vérité suivante :

D’abord, le dépôt d’une lettre de guérison pour reprise entraîne automatiquement l’arrêt du salaire et donc de la prise en charge sociale et de maladie, sachant qu’il s’agit de cas de malades potentiels !! Pourquoi ?! Comment est-il possible en général pour un enseignant, sortant d’une période de maladie, de continuer à se soigner, à payer son loyer, et à subvenir aux besoins de sa famille durant quatre à six mois ?! Selon quelle logique la loi ordonne-t-elle de bloquer le salaire d’un fonctionnaire qui demande à travailler et auquel la loi ne peut lui interdire de travailler ?!!

En effet, depuis 2012, entre le dépôt de la lettre de guérison dans mon institution et la réception de mon autorisation de reprise, il se passe généralement quatre à six mois ! La procédure exige l’examen de la lettre par une Commission spécialisée au Premier ministère. Cette commission se réunit avec une périodicité mensuelle afin de traiter tous les cas des maladies de longue durée.  Cette commission décide des contre-visites pour les uns, et de la reprise ou de la non reprise pour d’autres.

Il est vrai que par malice, plusieurs faux malades enseignants déposent généralement leur lettre de reprise à la fin du mois de juin dans l’ intention de gagner les salaires des deux mois de vacances d’été, sauf que les cas des vrais malades et enseignants sincères existent aussi. Ainsi, je me trouve au jour d’aujourd’hui dans une situation des plus moralement destructrice : je ne dispose pas de couverture sociale ni d’assurance maladie depuis le mois de mai 2016, je n’ai pas encore reçu ma lettre de reprise sachant que j’ai déposé une lettre de guérison depuis la fin du mois de juin 2016. Je me sens dépersonnalisée dans mon institution et par mon ministère de tutelle, je suis un numéro figé, un identifiant unique de la CNRPS, rien de plus.

Mon désarroi est encore plus profond lorsque face à toute cette lourdeur administrative, je suis censée être des plus courageuses des personnes et des plus motivées des enseignantes, afin que je puisse arriver à exercer mon métier. Eh oui, cela existe en Tunisie et je ne suis certainement pas la seule, on peut très bien vouloir travailler sans pour autant en avoir la force et la capacité. C’est justement pour cela, et à cause de séquelles liées à la maladie initiale, que j’ai dû passer en régime de demi-charge afin d’être capable d’accomplir mon devoir professionnel d’enseignante.

Pour mieux me faire comprendre, veuillez, Monsieur le ministre,  prendre la peine de consacrer quelques minutes de votre temps à la lecture de l’histoire qui me tiraille entre mon métier et ma santé :

J’ ai été frappée par une dermatomyosite depuis 2010, une maladie auto-immune rare et handicapante. J’ai dû arrêter d’enseigner deux années entières durant lesquelles j’ai poursuivi un traitement médical lourd. L’arrêt de travail n’est pas consécutif au suivi du traitement mais plutôt à l’invalidité physique et au handicap moteur liés à l’inflammation chronique neuromusculaire. La dermatomyosite est une maladie inflammatoire du collagène avec laquelle le corps du malade produit des auto-anticorps contre son propre système, lesquels auto-anticorps s’attaquent à tous les muscles striés, à savoir le cœur, les poumons, le diaphragme, l’œsophage, en plus des muscles des jambes et des bras. Sans entrer dans une dramatisation de l’histoire, il est clair que mon activité professionnelle est devenue quasi impossible à cause de certaines atteintes ayant touché mes muscles.

Dieu merci, aujourd’hui et depuis déjà deux ans, je suis guérie ou disons- le correctement, je suis en phase de longue rémission. Je suis une personne chanceuse mais aussi courageuse, j’ai pu dépasser la phase des poussées aiguës à répétition, j’ai su garder mon optimisme, ma positivité, ma patience et ma détermination de guérir et j’ai eu gain de cause face à une des plus lourdes maladies. Par ailleurs, et c’est rien devant la miraculeuse guérison, j’ai gardé des séquelles aussi bien dues au traitement qu’aux attaques inflammatoires de la maladie.

A ce stade Monsieur le ministre, permettez-moi de définir un organe de notre corps humain, aussi silencieux que malicieux, à savoir le diaphragme. Il s’agit d’un muscle strié situé au niveau de la cavité abdomino-pelvienne qui fonctionne généralement sans intervention consciente et dont le rôle est d’assurer une bonne ventilation des poumons. Le diaphragme est donc et avant tout, le principal muscle inspirateur de la respiration. Eh bien, il se trouve que mon diaphragme à moi a été lourdement touché par les attaques inflammatoires liées à la dermatomyosite.

Cette conclusion a été déduite depuis le mois de mars 2011 après une série d’examens médicaux. En effet, et en plus de l’invalidité physique et musculaire je souffrais d’un essoufflement remarquable à l’effort mais aussi à la prise de parole. Dieu merci, par élimination des atteintes cardiaques et pulmonaires, il a été clair que c’est le diaphragme qui est à la base de la fatigue respiratoire dont je souffrais et dont je souffre toujours.

Ayant marqué un bon degré de rétablissement et ayant récupéré mes facultés motrices et physiques, j’ai alors décidé de reprendre mon métier, mon beau et regretté métier, celui des plus nobles des activités professionnelles que connaisse l’humanité, à savoir l’enseignement. Hélas, la reprise n’a pas été évidente, non par manque de volonté, ni par manque d’enthousiasme mais par quasi-impossibilité d’exercer, à cause de ce problème d’essoufflement dû à l’atteinte inflammatoire chronique du diaphragme. Il est vrai que mes autres muscles restent aussi fragiles, mais quand il s’agit d’enseigner, il s’agit essentiellement de parler et donc de bien respirer, ce qui m’est devenu pénible.

A vrai dire, mes médecins se sont accordés à  en déduire qu’il me serait  plus convenable de changer de métier. J’ai alors pensé à regagner l’administration de l’ISET de Charguia. De la sorte, je pourrais me rendre utile à mon institution tout en regagnant mon milieu professionnel d’origine, dans une recherche de solution à mon « cas » compliqué.

En octobre 2014 j’ai effectivement déposé une demande de travail dans l’administration de l’ISET, laquelle demande était bien motivée par des lettres médicales confidentielles. Ma demande a été malheureusement refusée par la direction générale des ISET. J’avais pourtant adressé ma demande au nom du ministre de l’Enseignement supérieur, sauf qu’elle n’a jamais été transmise par la DG des ISET au ministère. Tiraillée entre ma santé et mon métier, j’ai dû alors penser à la solution de la demi-charge en tant qu’enseignante et j’ai encore une fois essayé en 2015 d’enseigner sans m’essouffler, mais en vain.

Monsieur le ministre, je suis aujourd’hui un identifiant unique dont le dossier est probablement des plus connus dans les couloirs du service des ressources humaines de votre ministère. Je suis un numéro affiché, bloqué et non de droit si l’on consulte les systèmes informatiques de la CNRPS et de la CNAM. Je suis probablement un « cas » compliqué pour les administrations de l’ISET, du ministère de l’Enseignement supérieur et du Premier ministère, mais je suis réellement une personne, une citoyenne, qui n’aimerait pas se trouver obligée à demander une retraite pour invalidité à l’âge de 43 ans.

Aujourd’hui, tout mon souhait Monsieur le ministre est que mon « cas » soit traité humainement et médicalement et non systématiquement, théoriquement et administrativement. Je suis une citoyenne qui tient à travailler et à servir encore mon pays dans les limites que me dicte ma santé. Je vais très bientôt recevoir une lettre de reprise tout en étant certaine que je ne pourrai continuer à enseigner. Si j’ai quand même exigé une lettre de guérison à mes médecins afin de reprendre, c’est parce que je garde encore l’espoir d’une possibilité de regagner un poste administratif dans mon institution, dans votre ministère ou ailleurs par une probable mutation ou un éventuel détachement. Notez juste que, entre-temps, et en attendant de recevoir mon destin, s’il m’arrive un quelconque mal, je n’aurai droit à aucune prise en charge sociale, ni médicale, dans la Tunisie du 21ème siècle.

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Publié le 21/10/2016 à 15:35

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