La réflexion de Sami Jallouli, publiée le 28 octobre 2026 dans L’Économiste maghrébin sous le titre « Le désert, nouvel Eldorado de la Tunisie », soulève une question stratégique : comment transformer le potentiel du Sahara tunisien en activités productives, en emplois durables et en richesse pour les régions du sud ?
Le territoire dispose d’atouts réels : un potentiel solaire important, des oasis porteuses de savoir-faire, des possibilités de diversification agricole, des perspectives touristiques et des activités liées à la logistique, aux services techniques et à la transformation locale. Mais ces atouts ne constituent pas, à eux seuls, un modèle de développement. La question n’est pas seulement de savoir ce que le désert pourrait accueillir. Elle consiste à déterminer quelles activités peuvent y prospérer durablement, avec quelles ressources, selon quel modèle économique et sous quelle responsabilité publique.
Dans le cadre du Plan de développement 2026-2030, désormais adopté, la mise en valeur du sud devrait ainsi être abordée comme un enjeu de cohérence entre politique énergétique, sécurité hydrique, investissement et développement régional. L’ambition ne doit pas se limiter à multiplier les infrastructures : elle doit produire des résultats économiques mesurables.
Le couple solaire-eau : une complémentarité à maîtriser
Dans les territoires arides, l’énergie solaire représente un avantage potentiel majeur. Elle peut réduire le coût énergétique de certaines activités, alimenter des installations productives et contribuer au fonctionnement de systèmes de traitement de l’eau. Elle peut notamment soutenir des exploitations agricoles, des unités de transformation ou des services éloignés des grands centres urbains. Une distinction essentielle s’impose toutefois: le soleil constitue une ressource énergétique, mais il ne crée pas la ressource hydrique.
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L’électricité photovoltaïque peut réduire le coût du pompage. Mais si cette énergie moins coûteuse encourage des prélèvements incontrôlés dans les nappes souterraines, le gain immédiat risque de se transformer en coût écologique et économique à long terme. Tout projet agricole devrait donc être précédé d’un bilan hydrogéologique : disponibilité et qualité de l’eau, capacité de renouvellement des nappes, évolution des prélèvements et besoins des autres usages. Les cultures doivent être adaptées aux conditions locales, et les investissements conditionnés à des objectifs de consommation compatibles avec les ressources disponibles.
Le dessalement de l’eau de mer peut être envisagé pour certains usages, notamment dans les zones côtières. Mais le coût complet du mètre cube, les besoins énergétiques, l’acheminement vers l’intérieur des terres et les contraintes environnementales doivent être intégrés à l’évaluation. La réutilisation des eaux usées traitées et la mobilisation éventuelle des eaux saumâtres méritent également d’être étudiées selon des exigences sanitaires et environnementales précises. L’enjeu n’est donc pas d’opposer énergie et eau, mais de concevoir leur complémentarité. Chaque projet devrait être évalué à partir de trois critères : la disponibilité durable de l’eau, le coût énergétique et la valeur économique créée.
Maroc, Égypte et Chine : trois expériences à examiner
Les expériences internationales montrent que les technologies agricoles et énergétiques produisent leurs meilleurs résultats lorsqu’elles sont accompagnées d’une gouvernance rigoureuse des ressources. Au Maroc, les initiatives soutenues par la Banque mondiale dans le périmètre irrigué d’El Haouz associent modernisation de l’irrigation et suivi des prélèvements souterrains. Elles rappellent que l’amélioration des équipements ne garantit pas, à elle seule, une réduction durable de la consommation. La mesure des volumes utilisés et la gestion des allocations restent déterminantes.
Pour la Tunisie, le développement du goutte-à-goutte et l’installation de pompes solaires devraient donc être accompagnés d’indicateurs permettant de vérifier les économies d’eau réellement obtenues. L’objectif n’est pas simplement d’irriguer davantage de terres, mais de produire une valeur économique supérieure à partir d’une ressource limitée.
En Égypte, la FAO a engagé dans le gouvernorat de Qena une initiative d’irrigation alimentée par l’énergie solaire, dans le cadre d’un programme consacré à la productivité de l’eau agricole. Cette démarche vise notamment à réduire la dépendance aux combustibles et à améliorer l’utilisation de l’eau. Son intérêt pour le Sud tunisien réside dans la méthode : tester les solutions sur des périmètres pilotes, associer les agriculteurs et mesurer les résultats avant d’envisager une extension. Il ne s’agit pas de reproduire mécaniquement un dispositif étranger, mais d’en retenir les mécanismes adaptés aux conditions tunisiennes.
La Chine offre un autre enseignement avec le développement de l’ »agrivoltaïsme », qui associe production photovoltaïque et usages agricoles sur un même site. Un rapport du World Resources Institute publié en septembre 2025 a recensé 513 projets agrivoltaïques publiquement documentés en Chine, représentant une puissance cumulée annoncée de 31 gigawatts.
Ces projets montrent les possibilités d’une utilisation combinée des terres, mais aussi la nécessité de préserver les performances agricoles et d’encadrer l’occupation des sols. Pour la Tunisie, des expérimentations ciblées pourraient mesurer simultanément la production électrique, les rendements agricoles, la consommation d’eau, les coûts d’entretien et les emplois créés. La leçon commune est claire : la technologie n’est pertinente que lorsqu’elle répond à un besoin identifié et que ses résultats peuvent être vérifiés.
L’Algérie : une coopération à suivre, sans confondre annonces et résultats
L’expérience algérienne mérite également l’attention de la Tunisie, compte tenu des enjeux communs de sécurité alimentaire, de valorisation des zones arides et de diversification économique. En 2025, les autorités algériennes ont fait état d’échanges avec des partenaires chinois sur la coopération agricole, les investissements et le développement de cultures stratégiques dans le Sud. Des entreprises chinoises participent notamment à des projets d’infrastructures de stockage céréalier, tandis que d’autres manifestent leur intérêt pour des projets agricoles.
Ces éléments attestent une dynamique de coopération, mais ne suffisent pas à démontrer la rentabilité des investissements concernés ni leur impact à long terme sur l’emploi et les ressources hydriques. L’intérêt pour la Tunisie consiste donc à observer les mécanismes mis en œuvre : transfert de compétences, débouchés commerciaux, intégration des entreprises locales et conditions de financement. Des coopérations régionales pourraient aussi porter sur la recherche agronomique en milieu aride, les équipements d’irrigation, la maintenance photovoltaïque et la formation technique. Un partenariat international ne constitue une réussite durable que s’il renforce les capacités locales et contribue à structurer des filières productives, sans compromettre les ressources naturelles.
Financer des activités productives plutôt que des équipements isolés
La mise en valeur du Sahara ne peut reposer uniquement sur les investissements publics. Elle suppose une mobilisation coordonnée des banques, des investisseurs privés, des entreprises locales et, lorsque cela est pertinent, de partenaires internationaux.
Les banques publiques tunisiennes pourraient contribuer au financement de projets intégrés associant énergie solaire, gestion de l’eau, agriculture adaptée, stockage, chaîne du froid et transformation agroalimentaire. L’enjeu serait de passer du financement d’équipements isolés à celui d’activités capables de générer des revenus réguliers et des emplois durables. Cette orientation exige une sélection rigoureuse. Le potentiel solaire ou la disponibilité foncière ne suffisent pas à démontrer la viabilité d’un investissement. Il faut examiner les débouchés commerciaux, les coûts logistiques, les risques climatiques, les besoins de maintenance et les capacités de gestion des promoteurs.
Les financements devraient s’appuyer sur des études de faisabilité crédibles et des engagements vérifiables. Les partenariats public-privé et les mécanismes de garantie peuvent être envisagés lorsque leur pertinence est démontrée, sans transférer inconsidérément les risques au budget de l’État. La transformation locale doit également devenir une priorité. Le développement d’unités de conditionnement, de transformation et de services techniques permettrait de conserver davantage de valeur ajoutée dans les régions du Sud, au lieu de limiter les retombées à la vente de matières premières ou d’électricité.
Le développement territorial doit partir des besoins réels
Le renforcement du peuplement et des infrastructures dans le Sahara répond à un objectif légitime d’équilibre territorial. Mais l’installation durable de populations dépend d’abord de l’existence d’activités économiques, de services publics accessibles et de perspectives professionnelles. Construire des logements ou des équipements sans base productive suffisante expose au risque d’infrastructures coûteuses, insuffisamment utilisées et difficiles à entretenir. Il paraît donc préférable de consolider les villes existantes, les oasis, les zones d’activité et les pôles régionaux avant de multiplier les nouveaux aménagements. Les investissements doivent répondre à des besoins identifiés et s’inscrire dans une stratégie territoriale cohérente.
La formation, la connectivité, la qualité des services et les perspectives offertes aux jeunes sont tout aussi déterminantes que les infrastructures physiques. Le développement durable du Sud suppose que ses habitants puissent y trouver des emplois, entreprendre et participer à la création de richesse.
Le Plan 2026-2030 comme cadre de résultats
Le Plan de développement 2026-2030 offre un cadre pour inscrire la mise en valeur du Sahara dans les priorités nationales. Sa crédibilité dépendra toutefois de la capacité à hiérarchiser les projets, à mobiliser les financements et à garantir leur exécution. Une première étape consisterait à sélectionner des territoires pilotes en fonction de leurs ressources hydriques, de leur potentiel énergétique, de leurs infrastructures et de leurs débouchés économiques.
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Chaque projet devrait disposer d’une étude de faisabilité, d’un budget, d’un calendrier, d’un responsable clairement désigné et d’indicateurs de résultats. Pour les projets associant solaire et agriculture, ces indicateurs pourraient inclure le coût énergétique par unité produite, le coût du mètre cube d’eau mobilisé, les volumes prélevés, la productivité agricole, les emplois créés et la valeur ajoutée locale.
Un suivi régulier permettrait de corriger les projets lorsque les hypothèses initiales ne sont pas confirmées et d’étendre ceux dont les résultats sont démontrés. Cette discipline est indispensable dans un contexte de ressources budgétaires limitées. La réussite ne se mesure pas au nombre d’annonces ni à la seule réalisation physique des infrastructures, mais à leur utilisation effective et à leur contribution à l’économie.
Du potentiel géographique à la richesse durable
Le Sahara tunisien peut devenir un levier de diversification économique, de création d’emplois et de rééquilibrage territorial. Mais cette ambition exige de dépasser une approche fondée sur l’étendue des terres disponibles ou l’abondance apparente du soleil. L’énergie doit servir une économie productive. L’eau doit être gérée comme une ressource stratégique. Les investissements doivent favoriser la transformation locale et l’émergence de compétences. Les coopérations internationales doivent être évaluées selon leurs retombées réelles.
Le désert ne deviendra un nouvel Eldorado pour la Tunisie que si les investissements produisent davantage que des infrastructures : une richesse durable, des emplois qualifiés, des entreprises viables et une meilleure intégration des régions du Sud à l’économie nationale.
C’est à cette condition que son potentiel pourra devenir une véritable stratégie de développement.