Face à la montée en puissance industrielle de la Chine et aux fragilités économiques de l’Europe, la Tunisie doit repenser son positionnement industriel.
Lors de Tunisia Industry Talks, organisé le 21 octobre 2026 par la Konrad-Adenauer-Stiftung Tunisie et la Conect, l’ancien ministre des Finances et expert international Nizar Yaïche a dressé un diagnostic des bouleversements mondiaux et appelé à renforcer la co-construction industrielle entre la Tunisie et l’Europe.
La concurrence industrielle mondiale s’intensifie, tandis que les équilibres économiques qui ont structuré les échanges internationaux depuis des décennies sont remis en question. Entre tensions géopolitiques, coûts énergétiques élevés, endettement public, vieillissement démographique et accélération technologique, l’Europe fait face à des défis qui touchent directement ses partenaires industriels, dont la Tunisie.
Pour Nizar Yaïche, l’enjeu est désormais de transformer cette interdépendance en levier de compétitivité. « Nous devons bâtir notre avenir ensemble », a-t-il souligné, estimant que cette ambition commune doit constituer le point de départ d’une coopération industrielle plus structurée.
La Chine gagne du terrain, l’Europe sous pression
La progression de la Chine dans l’industrie mondiale constitue l’un des principaux enseignements du diagnostic de Nizar Yaïche. Selon les chiffres qu’il a présentés, le pays représente déjà environ 37 % de la production industrielle mondiale et pourrait atteindre près de 42 % dans les cinq à six prochaines années.
Cette progression ne repose pas uniquement sur les capacités de production. La Chine a également développé un écosystème reliant recherche universitaire, prototypage, financement et commercialisation. Dans les véhicules électriques, les batteries et le stockage de l’énergie, elle a acquis une avance qui renforce sa position dans les chaînes de valeur mondiales.
Les États-Unis conservent, pour leur part, une place majeure dans l’intelligence artificielle, tandis que l’Europe doit consolider ses capacités dans plusieurs technologies stratégiques. Pour l’expert, cette évolution impose de regarder en face les écarts de compétitivité et d’investir davantage dans l’innovation, sans considérer la progression chinoise comme une fatalité.
À cette concurrence s’ajoutent les tensions commerciales provoquées par les droits de douane américains. Au-delà de leurs effets immédiats sur les échanges, ces mesures remettent en question les règles économiques établies depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et accentuent les divisions au sein du bloc occidental.
La guerre en Europe et l’augmentation des dépenses militaires compliquent également les arbitrages budgétaires. Une partie des ressources consacrées à l’armement ne peut plus être affectée à d’autres priorités, comme les infrastructures, la transition énergétique ou l’innovation. De plus, une part importante des commandes militaires européennes bénéficie à des fournisseurs étrangers, notamment américains, limitant les retombées industrielles pour le continent.
Énergie, dette et démographie : les fragilités européennes
La compétitivité européenne est aussi pénalisée par le coût de l’énergie. Selon Nizar Yaïche, les industriels européens paient leur gaz plus cher que leurs concurrents américains et chinois. Cet écart alourdit les coûts de production, réduit les marges et fragilise les décisions d’investissement.
L’Europe apparaît également plus exposée aux chocs énergétiques, ce qui renforce l’incertitude pour les entreprises. Cette vulnérabilité concerne indirectement la Tunisie, dont les exportateurs sont étroitement intégrés aux chaînes de valeur européennes. La capacité du continent à préserver une énergie compétitive pèsera donc sur l’avenir de ses partenaires industriels.
Autre contrainte : l’endettement public. À l’échelle mondiale, la dette publique dépasse 100 000 milliards de dollars, selon les estimations avancées par l’expert, et pourrait atteindre l’équivalent de 100 % du PIB mondial dans les prochaines années. Aux États-Unis, la dette fédérale dépasse 40 000 milliards de dollars. En Europe, la hausse des taux d’intérêt renchérit le financement des déficits et réduit les marges de manœuvre des États.
Cette pression risque de compliquer les choix budgétaires, alors que les besoins d’investissement restent importants dans la transition énergétique, les infrastructures et les nouvelles technologies.
Le vieillissement démographique accentue ces difficultés. Selon Nizar Yaïche, la Tunisie pourrait encore bénéficier d’une période relativement favorable pendant quinze à vingt ans, tandis que l’Europe et la Chine devraient être davantage confrontées aux conséquences du vieillissement de leur population.
À l’échelle mondiale, il évoque environ 37 personnes âgées de plus de 60 ans pour 100 personnes en âge de travailler. La dégradation de ce ratio dans les économies vieillissantes entraînera des besoins croissants en main-d’œuvre, en personnel de santé et en financement des retraites.
Pour l’industrie européenne, ces évolutions renforcent la nécessité d’améliorer la productivité, de développer l’automatisation et de répondre aux besoins en compétences. Elles peuvent aussi ouvrir des perspectives de coopération avec la Tunisie, à condition que celle-ci investisse dans la formation et la qualification de sa main-d’œuvre.
Le climat et les technologies redéfinissent les priorités industrielles
Les mutations climatiques constituent une autre source de pression. Nizar Yaïche évoque un scénario de réchauffement mondial de 2,5 à 2,8 °C à la fin du siècle, voire des trajectoires dépassant 4 °C. Ces évolutions impliqueraient des dépenses d’adaptation supplémentaires, des pertes économiques et une pression accrue sur les systèmes de protection sociale.
Dans un scénario de réchauffement de 2,5 °C, les épisodes de chaleur extrême pourraient devenir jusqu’à huit fois plus fréquents que par le passé, selon les chiffres présentés par l’expert. Il cite également environ 180 000 décès liés à la chaleur en Europe au cours des trois dernières années.
Pour la Tunisie, les conséquences sont particulièrement sensibles dans les secteurs de l’eau et de l’agriculture. L’adaptation climatique doit donc être intégrée aux stratégies de développement et aux choix industriels, dans un contexte où la maîtrise des ressources devient un enjeu économique majeur.
En parallèle, l’intelligence artificielle et la robotique transforment les processus de production. Elles offrent des gains potentiels de productivité, mais soulèvent des questions relatives à l’emploi, à la souveraineté technologique et à la protection des données.
Pour Nizar Yaïche, la capacité à maîtriser ces technologies sera déterminante pour la compétitivité future. L’enjeu ne consiste pas simplement à adopter des solutions existantes, mais à développer un écosystème capable de relier recherche, expérimentation, financement et industrialisation. C’est précisément sur ce terrain que l’expérience chinoise offre des enseignements aux économies européennes et tunisiennes.
Quel positionnement pour la Tunisie ?
Dans cet environnement incertain, la Tunisie entretient un lien industriel étroit avec l’Europe. Le marché européen absorbe entre 72 et 73 % des exportations tunisiennes, tandis que les investissements européens contribuent à environ 350 000 emplois dans le pays.
Cette interdépendance représente à la fois une force et une source de vulnérabilité. Les difficultés de l’industrie européenne peuvent se répercuter sur les commandes, les investissements et les débouchés des entreprises tunisiennes. À l’inverse, le renforcement du tissu industriel national peut consolider les chaînes de valeur européennes et améliorer la compétitivité des deux partenaires.
La question est donc de savoir comment la Tunisie peut tirer parti de ces transformations sans rester cantonnée à son rôle actuel dans les chaînes de production. Pour Nizar Yaïche, la réponse passe par une coopération plus ambitieuse, fondée sur la complémentarité industrielle, l’innovation, la formation et la création de valeur.
Le potentiel démographique tunisien ne constituera un avantage que s’il s’accompagne d’une main-d’œuvre qualifiée et d’une capacité accrue à intégrer les technologies. De même, la proximité avec l’Europe ne suffira pas à garantir la compétitivité sans une amélioration des capacités productives et une adaptation aux nouvelles exigences industrielles.
Passer de la coopération à la co-construction
Organisé par la Konrad-Adenauer-Stiftung Tunisie et la Confédération des entreprises citoyennes de Tunisie (Conect), Tunisia Industry Talks s’inscrit dans le cadre du 70e anniversaire des relations tuniso-allemandes, sur le thème « 70 ans de partenariat tuniso-allemand : de la coopération à la co-construction industrielle ».
Pour Nizar Yaïche, les bouleversements mondiaux imposent de dépasser une coopération fondée principalement sur les échanges commerciaux pour construire une stratégie industrielle commune. L’objectif est de renforcer les capacités d’innovation, de sécuriser les chaînes de valeur et de développer des complémentarités durables entre les entreprises tunisiennes et européennes.
La Chine accélère, l’Europe doit consolider sa compétitivité et la Tunisie doit définir sa place dans cette recomposition. L’enjeu du partenariat tuniso-européen est désormais de transformer une relation économique déjà forte en projets industriels concrets, capables de créer davantage de valeur et de renforcer la résilience des deux économies.