Le phénomène n’est pas nouveau. Il prend ses racines bien avant la rupture politique de 2010-2011 au point de devenir, au fil des ans, l’un des traits distinctifs de la société tunisienne. Passée l’ivresse estivale – même tourmentée par les coupures récurrentes d’eau et d’électricité –, le réveil est brutal et douloureux.
Ebranlés par le flux de dépenses sans commune mesure avec les revenus, le plus gros de la population, à défaut de puiser dans une épargne qui n’existe plus, ne résiste pas à la tentation du crédit sous toutes ses formes, devenu une véritable drogue nationale. Au terme des deux mois d’oisiveté légitimée par le voile pudique de la séance unique, tout le monde se rappelle au souvenir des prix en folie qui menacent d’accélérer le déclassement.
De fait, le ciel s’assombrit et la grogne automnale s’installe. Le coût de la rentrée scolaire ajoute aux difficultés des familles désargentées. Des voix s’élèvent et agrègent les colères à travers les instances syndicales et les coordinations ouvrières. L’agitation sociale – souvent à connotation politique – prend corps dans la rue et aux abords des usines et sociétés : grève dans les banques, pourtant fief de l’aristocratie ouvrière, chez les transporteurs de carburants, dans le bassin minier, marche de protestation, sit-in… Les enseignants et les auxiliaires de service ne sont pas en reste, faisant d’emblée peser de lourdes menaces sur l’année qui démarre.
Ebranlés par le flux de dépenses sans commune mesure avec les revenus, le plus gros de la population, à défaut de puiser dans une épargne qui n’existe plus, ne résiste pas à la tentation du crédit sous toutes ses formes, devenu une véritable drogue nationale.
Les revendications des uns et des autres sont les mêmes; les slogans et la détermination aussi. Les employés du public et du privé, qui ont des fins de mois de trois semaines et jusqu’aux retraités, dénoncent à l’unisson la valse des prix et la chute de leur pouvoir d’achat. Ils exigent réparation, la hausse des salaires et un meilleur partage de la valeur ajoutée nationale qui croît depuis plus de 15 ans moins vite que la valse des étiquettes. Revendication du reste légitime. Mais cela n’élude en rien les difficultés et la complexité propres à ce genre de situation sans véritable issue qui cherche à satisfaire les salariés sans enfoncer dans le bourbier de la dépression l’économie nationale. Cela revient à ouvrir dans les conditions actuelles une véritable boîte de Pandore. Le risque de relancer, ce faisant, le bal maudit de la spirale inflation/salaire/inflation n’est jamais exclu quand l’économie, prise dans l’étau de la stagflation, peine à croître, en l’absence de véritables réformes structurelles. En pareille situation, quand les salaires prennent l’escalier, les prix empruntent l’ascenseur. À méditer.
Climat délétère de fin d’été dont les effets nocifs culmineront au début de la nouvelle année. Le mois de janvier est à marquer d’une pierre noire dans l’histoire mouvementée du pays. C’est l’heure de solder les comptes, dans la douleur. Le démon berbère est passé par là.
L’escalade salaire-prix n’annonce rien de bon. Simple fuite en avant et solutions en trompe-l’œil. Elle ne soulage guère le budget des ménages, elle ajoute même à leurs difficultés. Au surplus, elle provoque un véritable tsunami dans notre appareil productif, notamment chez les TPE et les PME/PMI, sans épargner du reste un grand nombre de nos «grandes entreprises» en mal de trésorerie, en déficit d’agilité, de productivité, d’innovation et de capacité d’adaptation. Si la hausse des salaires n’est pas corroborée par des gains de productivité, elle se répercute sur la hausse des prix, et si cela s’avère contreproductif, par des destructions d’emplois, ou plus encore par le basculement chez les TPE, PME/PMI dans l’informel.
L’escalade salaire-prix n’annonce rien de bon. Simple fuite en avant et solutions en trompe-l’œil. Elle ne soulage guère le budget des ménages, elle ajoute même à leurs difficultés. Au surplus, elle provoque un véritable tsunami dans notre appareil productif…
La facture est encore plus lourde dans la fonction publique, réfractaire à toute amélioration de la productivité; elle aggrave le déficit budgétaire et provoque de nouvelles saignées fiscales alors que la pression est à son plus haut historique.
L’ennui, c’est que pour un grand contingent d’entreprises, industrielles notamment, à vocation exportatrice ou non, la compétitivité tient au seul fil des prix. Si ces derniers venaient à augmenter, ils mettraient en péril la survie d’un grand nombre d’entre elles alors qu’elles n’arrivent pas à enclencher un processus cumulatif de montée en gamme, donc en valeur ajoutée. Or rien ne laisse présager, dans un proche avenir, des sauts technologiques et de réelles perspectives de hausse de la productivité en raison du sous-équipement, de l’absence d’investissement, d’extension ou de remplacement et d’innovation. Le passage de PME aux ETI et aux champions nationaux, que sont les entreprises à vocation régionale ou internationale, est rompu à tous les niveaux. Le taux de mortalité des PME dès les premières années est très élevé, celles qui survivent sont freinées dans leur ascension. Le poids de la fiscalité et son instabilité, celui des charges sociales autant que le coût du loyer de l’argent et les difficultés d’accès au crédit ajoutent à leur désarroi et à leur détresse.
La productivité, dont on parle si peu, est le maillon manquant sans lequel on ne peut ajuster salaires et prix sans risque de compromettre la compétitivité des entreprises et de payer en monnaie de singe les salariés qui ne sont pas dupes de l’illusion monétaire. Au risque de nous répéter, en l’absence de gains de productivité, d’avantage comparatif fondé sur le rapport qualité-prix, les entreprises en mal de liquidités et de transformation, exposées à la concurrence étrangère tout autant qu’aux effets corrosifs de l’économie informelle, seraient contraintes d’arbitrer pour assurer leur propre survie entre salaires et emplois. En cas de hausse des rémunérations, le risque de voir les salaires jouer contre l’emploi n’est jamais exclu.
La productivité, dont on parle si peu, est le maillon manquant sans lequel on ne peut ajuster salaires et prix sans risque de compromettre la compétitivité des entreprises et de payer en monnaie de singe les salariés qui ne sont pas dupes de l’illusion monétaire.
Qui gagne ? Qui perd ? Sûrement pas l’emploi, à un moment où le taux de chômage frôle les 15% et celui des jeunes diplômés dépasse les 24%. Ultime tragédie chez les femmes diplômées, figures emblématiques du pays, il s’élève à plus de 30%. Qui pouvait imaginer un tel retournement de l’histoire ?
La course effrénée prix-salaires mène droit dans le mur et finit par contraindre les autorités à procéder à des dévaluations compétitives pour corriger le différentiel de prix à l’export. L’économie y perdrait. On sait d’expérience que cela renchérit les importations, réactive la hausse des prix sans pour autant relancer nos exportations, peu sensibles à l’effet prix. Résultat des courses : un appauvrissement programmé, des pertes d’emplois et la certitude de s’enliser dans le bourbier de la stagflation. C’est le serpent qui se mord la queue.
Que faire pour sortir de ce piège, pour briser ce cercle infernal qui crée plus de problèmes qu’il n’apporte de solutions aux revendications salariales ? Dans l’immédiat et l’urgence, travailler plus pour gagner plus ? La formule prête à sourire : elle est moins provocatrice et caricaturale qu’elle n’y paraît. Beaucoup de personnes actives le font en dehors de leurs propres établissements publics ou privés de manière informelle. Et pourquoi ne pas envisager une plus grande flexibilité des horaires pour compenser les heures et les journées de travail perdues à l’occasion de jours fériés pléthoriques, du mois de Ramadan et des deux mois de séance unique ?
La détente sociale pourrait venir de l’État lui-même. Il suffit de faire baisser les charges salariales pour rapprocher le brut du net. L’effet est immédiat. Et c’est cohérent pour relancer les embauches et faire reculer le chômage.
Dans l’urgence, il y a besoin et nécessité d’agir sur les circuits de distribution qui paraissent défier l’autorité de l’État. Rien de moins que de déclarer, pour de vrai, la guerre aux prédateurs qui trichent, volent et usurpent. Ils ont dépassé les limites et les frontières de la spéculation. Si, à titre d’exemple, toute la production agricole transitait par les marchés de gros dont c’est la vocation, les prix baisseraient de moitié. L’offre est moins rigide et moins limitée qu’il n’y paraît. La plus grande partie est soustraite au regard du public. Celle qui emprunte les canaux officiels n’est que la partie visible de l’iceberg. On crée la rareté. La suite est connue, les prix qui s’enflamment. L’État a les moyens et l’obligation de mettre fin dans l’immédiat à ces pratiques criminelles en régulant et rétablissant les lois du marché. Il a l’obligation économique, morale et éthique d’agir sur les prix qui défient toute forme de transparence et de concurrence. Ce qui ne l’exonère pas de faire le ménage dans ses propres rangs. Il faut, à l’évidence, dégraisser le mammouth dans l’administration et dans les entreprises publiques. Dans un cas comme dans l’autre, il y a d’énormes marges de progression salariale rien qu’à l’idée de réduire le sureffectif qui nuit plus qu’il contribue à l’efficience et à l’efficacité de l’ensemble.
Que faire pour sortir de ce piège, pour briser ce cercle infernal qui crée plus de problèmes qu’il n’apporte de solutions aux revendications salariales ? Dans l’immédiat et l’urgence, travailler plus pour gagner plus ? La formule prête à sourire : elle est moins provocatrice et caricaturale qu’elle n’y paraît.
Faut-il se limiter aux mesures d’urgence pour faire tomber la fièvre des revendications salariales ? Sûrement pas, car l’avenir a déjà commencé hier. Il faut dès à présent corriger ce qui n’a pu l’être par le passé. Et éviter que le poids de la charge salariale ne tombe sur les seules entreprises.
Les salaires ne sont pas les seuls en cause quand l’essentiel du budget des ménages est consacré aux dépenses de scolarisation – cours particuliers en tête –, aux frais de transport privé en raison de la dégradation du transport public, aux soins privés dès lors que nos hôpitaux sont dans un état de délabrement effroyable. L’habitat n’est pas en reste faute de construction d’habitations à loyer modéré. Autant de services publics défectueux et sources d’hémorragie de dépenses qui sont à la charge de l’État. Il y a là de véritables gisements de pouvoir d’achat dont pourraient profiter les salariés aujourd’hui exténués. À bon entendeur…
Reste la sempiternelle question : que faire à terme pour se permettre des salaires plus élevés auxquels aspire le monde du travail ? La réponse est dans la question elle-même. Il faut revenir aux origines du problème. Les salaires, c’est la productivité. À charge pour les entreprises, notamment les PME/PMI, d’amorcer une montée en gamme et en valeur ajoutée. La mise en œuvre d’un programme de mise à niveau s’impose à cet effet. Il appartient à l’État d’injecter conseils, subventions et moyens financiers pour soutenir ces transformations en termes d’investissements, d’innovation, de R&D, de formation continue et d’une plus grande intégration des technologies émergentes, IA en tête, qui n’est pas sans révolutionner le marché de l’emploi.
Il faut certes du temps, des moyens financiers, une ferme volonté et une vision d’avenir pour s’inscrire dans cette trajectoire. Des salaires élevés dignes d’un pays au passé millénaire et aux ambitions intactes, qui a en permanence le regard porté sur le versant nord de la Méditerranée, ne se décrètent pas, ne s’improvisent pas. Ils se construisent en se fixant un cap, en se donnant une boussole et une inébranlable détermination à se projeter dans le futur. Si tel n’est pas le cas, on voit mal comment on peut sortir aujourd’hui et plus encore demain de l’ornière.
Reste la sempiternelle question : que faire à terme pour se permettre des salaires plus élevés auxquels aspire le monde du travail ? La réponse est dans la question elle-même. Il faut revenir aux origines du problème. Les salaires, c’est la productivité. À charge pour les entreprises, notamment les PME/PMI, d’amorcer une montée en gamme et en valeur ajoutée. La mise en œuvre d’un programme de mise à niveau s’impose à cet effet.
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Cet éditorial est paru sur le magazine de L’Economiste maghrébin N°955 du 7 au 21 octobre 2026 sous le titre « Salaires ».