Les retards de paiement de l’État envers ses fournisseurs et entrepreneurs atteignent des sommets alarmants, touchant simultanément le secteur médical et celui du bâtiment. Décryptage.
Dans le BTP, plus d’un milliard de dinars restent impayés depuis fin 2021, tandis que les créances dues aux entreprises du secteur médical s’accumulent depuis plusieurs années. Plusieurs représentants syndicaux dénoncent une situation qui paralyse des pans entiers de l’économie et dissuade les entreprises de participer aux marchés publics. Les entrepreneurs tunisiens du bâtiment et des travaux publics sont confrontés à une crise majeure, née des retards de paiement de l’État. Mayser Baroudi, président de la Chambre nationale des entreprises et professions du gypse et trésorier de la Fédération nationale des entrepreneurs de bâtiment et des travaux, a révélé, dans une déclaration remontant à janvier 2025, que les dettes dues aux entrepreneurs s’élevaient à un milliard de dinars à la fin de l’année 2021, un montant qui n’a toujours pas été réglé et qui s’est même alourdi en 2024.
Les dettes dues aux entrepreneurs s’élevaient à un milliard de dinars à la fin de l’année 2021, un montant qui n’a toujours pas été réglé et qui s’est même alourdi en 2024.
Un milliard de dinars en souffrance
Ces impayés, qui concernent des projets achevés depuis des années, plongent de nombreuses entreprises dans des difficultés financières critiques et constituent un véritable frein pour le secteur. Ce constat est corroboré par le trésorier de la Chambre nationale des promoteurs immobiliers, Hechmi Miliani, qui évoque, dans une déclaration à L’Économiste maghrébin, des créances ayant atteint 5 000 millions de dinars des années plus tôt. Selon lui, l’enveloppe annuelle inscrite par l’État dans la loi de finances pour rembourser ces arriérés est inefficace.
Le secteur de la santé n’est pas épargné. Lors d’une conférence de presse récente, le président de la chambre syndicale des équipements médicaux de l’UTICA, Lotfi Ben Yedder, a indiqué que plusieurs sociétés avaient dû interrompre leurs livraisons aux établissements de santé depuis janvier 2026 afin de se concentrer sur le recouvrement de leurs créances, précisant que ces entreprises peinent désormais à honorer leurs charges les plus élémentaires, notamment le paiement des salaires et le remboursement de leurs crédits bancaires : les banques ne proposant des facilités de financement que sur un an, un délai jugé insuffisant face à l’allongement des retards.
Selon Lotfi Ben Yedder, plusieurs sociétés avaient dû interrompre leurs livraisons aux établissements de santé depuis janvier 2026 afin de se concentrer sur le recouvrement de leurs créances, précisant que ces entreprises peinent désormais à honorer leurs charges les plus élémentaires, notamment le paiement des salaires et le remboursement de leurs crédits bancaires
Des conséquences désastreuses pour les entrepreneurs
Ces retards de paiement ont des répercussions directes sur la participation des entrepreneurs aux marchés publics. Cette désaffection est confirmée par Hechmi Miliani, qui décrit un arrêt quasi total de la participation privée aux marchés publics : les appels d’offres lancés par les administrations et les entreprises publiques ou semi-étatiques restent désormais fréquemment sans le moindre soumissionnaire. À titre d’exemple des conséquences les plus extrêmes de cette crise, il cite le cas d’un entrepreneur ayant émis un chèque de 450 000 dinars pour accélérer un chantier et éviter des pénalités de retard. Bien que l’État ait officiellement réceptionné des travaux d’une valeur de deux millions de dinars, le paiement n’est jamais intervenu, et l’encaissement du chèque a conduit à l’arrestation du dirigeant, condamné à trois ans de prison ferme et contraint de fermer son entreprise — alors même que la collectivité lui devait le quadruple de sa créance.
Bien que l’État ait officiellement réceptionné des travaux d’une valeur de deux millions de dinars, le paiement n’est jamais intervenu, et l’encaissement du chèque a conduit à l’arrestation du dirigeant, condamné à trois ans de prison ferme et contraint de fermer son entreprise…
Dans le secteur médical, Lotfi Ben Yedder a également averti que les fournisseurs étrangers, dont proviennent la majorité des équipements, commencent à perdre confiance dans le marché tunisien et pourraient exiger un paiement anticipé ou l’ouverture d’un crédit documentaire avant toute expédition. Il a mis en garde contre les répercussions sur la maintenance des équipements hospitaliers et sur la continuité des soins, rappelant que certains dispositifs spécialisés ne sont fournis que par un nombre restreint de sociétés. Malgré plusieurs rencontres avec le ministère de la Santé, aucune solution concrète n’a, selon lui, été apportée à ce jour.