Quid de l’escalade des tensions entre Israël et la Turquie ? Existe-t-il un risque de conflit armé entre Tel-Aviv et Ankara ?
La guerre des mots, d’une violence inédite, qui oppose le président turc, Recep Tayyip Erdogan, au Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, peut-elle un jour se transformer en affrontement armé ?
Entre les deux dirigeants, les passes d’armes ne se comptent plus. Netanyahou, accuse notamment Erdogan de soutenir le « terrorisme » en permettant à des responsables du Hamas de séjourner en Turquie, tandis qu’Ankara multiplie les critiques contre la politique israélienne notamment à Gaza.
Dans ce climat de tension croissante, Israël a également franchi un seuil symbolique cette année en reconnaissant le génocide arménien. Une décision particulièrement lourde de conséquences, puisque les gouvernements israéliens s’étaient jusque-là gardés de prendre une telle position afin de ne pas compromettre davantage leurs relations déjà fragiles avec la Turquie.
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La Syrie, nouveau théâtre de confrontation
Et c’est désormais sur le dossier syrien que se cristallisent les tensions entre Ankara et Tel-Aviv. Depuis la chute de Bachar al-Assad, la Turquie s’est engagée activement dans la reconstruction de la Syrie et y apporte également un soutien militaire. Un peu plus d’un an, cette présence turque et israélienne repose sur un statu quo aussi fragile que tacite.
Ankara consolide son influence dans le nord de la Syrie, notamment dans les zones proches de sa frontière, tandis qu’Israël cherche à étendre la sienne dans le sud du pays. Deux présences qui, jusqu’ici, cohabitent sans affrontement direct, mais dont les zones d’influence pourraient tôt ou tard se retrouver sur une trajectoire de collision.
Mais, à l’aube du mardi 18 août, une série de frappes israéliennes s’abat sur la base aérienne d’Abou Douhour, dans le nord de la Syrie. Cet aéroport militaire, situé à quelque 70 kilomètres de la frontière turque, est hors service depuis plusieurs années. Mais le bombardement, qui n’a fait aucune victime, a tout l’air d’un avertissement adressé à Recep Tayyip Erdogan : depuis la chute de Bachar el-Assad, en décembre 2024, la Syrie est devenue le nouveau théâtre de confrontation par procuration entre le président turc et le Premier ministre israélien.
Mandat d’arrêt international contre Netanyahou
Autre théatre de confrontation : la situation humanitaire catastrophique à Gaza. Ainsi, vendredi 21 août 2026, la Turquie a annoncé émettre un mandat d’arrêt international contre le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, dans le cadre d’une enquête sur l’interception de la flottille pour Gaza et la détention des militants à bord.
« Dans le cadre de la procédure judiciaire relative à l’attaque en eaux internationales contre les activistes de la flottille (…) et conformément aux mandats d’arrêt émis le 14 juillet 2026 à l’encontre de Benyamin Netanyahou et Afek Moskovitch pour génocide, le ministère de la Justice a demandé au ministère de l’Intérieur d’émettre des notices rouges en vue de leur arrestation internationale », a affirmé le ministre turc de la Justice, Akin Gürlek, sur son compte X.
Ainsi, le Premier ministre israélien est poursuivi pour « crimes contre l’humanité, génocide, privation aggravée de liberté, coups et blessures volontaires, torture, destruction de biens, pillage aggravé et détournement de véhicules de transport », a-t-il ajouté.
Pour rappel, les 430 membres d’équipage de la Flottille, composée d’une cinquantaine de bateaux arraisonnés par l’armée israélienne en Méditerranée, à l’ouest de Chypre, avaient été amenés de force en Israël puis détenus à la prison de Ktziot, dans le sud-ouest du pays, avant d’être expulsés en mai dernier.
Partis de Turquie, les militants de la Global Sumud Flotilla voulaient attirer l’attention sur la situation humanitaire dans la bande de Gaza, dévastée par plus de deux ans de guerre, en brisant le blocus maritime imposé par Israël. En avril, une précédente flottille pour Gaza avait déjà été interceptée par Israël au large de la Grèce.
A noter également que le ministre d’extrême droite israélien de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, avait provoqué un tollé au sein même de son gouvernement et à l’étranger en publiant une vidéo de militants de la flottille agenouillés et les mains liées, après leur arrestation en mer.
Erdogan : « un dictateur antisémite »
Peu après l’annonce turque, le bureau de Benyamin Netanyahou a réagi en qualifiant le président turc Recep Tayyip Erdogan de « dictateur antisémite » : « [Il] a massacré des Kurdes, abrite des terroristes du Hamas, occupe la moitié de Chypre et emprisonne un nombre record de journalistes et de responsables politiques qui s’opposent à lui. Il cherche maintenant à étendre son agression contre Israël à la Syrie. Israël ne le tolérera pas », prévient le communiqué ce vendredi.
« Nous ne tolérerons pas un enracinement militaire turc progressant vers le sud, car cela nous menace », avait déclaré Benyamin Netanyahou quelques jours avant, alors que la Turquie dément toute présence sur le site. La Turquie a démenti toute présence de ses troupes « avant ou pendant l’attaque ». Ankara a prévenu qu’il continuerait « résolument » de protéger l’intégrité et la souveraineté de la Syrie. En revanche, la présidence turque a tenu à préciser qu’elle n’envisageait pas de riposte et qu’Ankara ne tomberait pas « dans le piège » tendu par le Premier ministre israélien.
Garder la tête froide
Au final, les deux puissances régionales pourraient-elles aller jusqu’à l’affrontement armé ? Jusqu’à présent, cette hypothèse semblait encore peu crédible en Turquie. Les deux pays sont en effet des alliés des États-Unis, même si leurs relations avec Washington et leurs intérêts stratégiques divergent profondément. La Turquie dispose par ailleurs de la deuxième armée de l’OTAN en effectifs et son industrie de défense a connu des avancées spectaculaires ces dernières années, notamment dans le domaine des drones.
Ankara a également renforcé ses garanties sécuritaires en signant, le 7 août, un pacte de défense avec l’Arabie saoudite et le Pakistan, prévoyant notamment un principe de solidarité en cas d’agression contre l’un des États signataires. Un nouvel élément à prendre en compte dans l’équation régionale.
Côté israélien, l’ouverture d’un front direct avec la Turquie serait, à l’évidence, une entreprise extrêmement risquée. Mais si la perspective d’une guerre ouverte reste encore peu probable, les analystes jugent de plus en plus plausible la multiplication d’incidents et d’affrontements indirects entre les deux puissances, sur les différents théâtres où leurs intérêts stratégiques se chevauchent, à commencer par la Syrie. Le véritable danger pourrait donc moins résider dans une guerre déclarée que dans une escalade progressive, nourrie par des confrontations successives et de plus en plus difficiles à contenir.