Entre les époques où l’on célèbre le marché comme une force presque magique, et celles, plus brutales, où les certitudes se fissurent, où les théories se heurtent à la réalité sociale, les peuples redécouvrent soudain que derrière les chiffres, les taux d’intérêt et les courbes de croissance, il existe des vies humaines fragiles, des familles inquiètes et des sociétés qui vacillent. Nous vivons précisément l’une de ces périodes.
Depuis plusieurs années, la Tunisie traverse une fatigue économique profonde. Le citoyen ne parle plus seulement d’inflation ou de déficit budgétaire ; il parle de son panier devenu plus léger, de ses projets suspendus, de son enfant diplômé qui ne trouve pas d’emploi, de son commerce qui survit difficilement, de ses factures qui augmentent plus vite que ses revenus. Derrière les grands débats économiques se cache une réalité beaucoup plus intime : celle d’une société qui doute de sa capacité à avancer. Et dans ces moments-là, une vieille question refait surface : quel doit être le rôle de l’État ?
La peur ancienne d’un État trop puissant
Pendant des décennies, une partie de la pensée économique occidentale a regardé l’État avec méfiance. Plus il grandissait, plus certains estimaient que les libertés individuelles rétrécissaient. Cette vision a été portée avec force par Milton Friedman, figure emblématique du monétarisme et défenseur convaincu des mécanismes de marché.
Pour Friedman et les courants libertariens, l’État finit toujours par devenir envahissant. Il taxe, régule, contrôle, intervient. Et à mesure qu’il étend son influence, il étouffe selon eux l’initiative privée, la créativité économique et les libertés individuelles. Dans cette logique, le marché serait naturellement plus efficace, plus rationnel et plus innovant que l’administration publique.
Cette philosophie a profondément marqué le monde à partir des années 1980. Les privatisations se sont multipliées, les dépenses publiques ont été comprimées, les banques centrales sont devenues les nouveaux centres de gravité de l’économie moderne. Même la Tunisie, sous l’effet des programmes d’ajustement structurel et des réformes libérales, avait progressivement intégré cette vision. Le problème est qu’aucune théorie économique ne résiste totalement aux grandes crises.
Quand les crises rappellent la nécessité de l’État
À chaque choc majeur, les discours changent brusquement. Ceux qui glorifiaient hier le retrait de l’État réclament soudain son intervention. La pandémie (de la Covid-19) l’a montré avec une force spectaculaire. Quand les entreprises ont fermé, quand les revenus se sont effondrés, quand les travailleurs ont perdu leurs activités et que les familles ont commencé à craindre pour leur survie quotidienne, personne ne s’est tourné vers les marchés financiers pour demander secours. C’est vers l’État que tous les regards se sont dirigés.
En Tunisie, comme ailleurs, l’État est redevenu le dernier rempart. Il fallait soutenir les entreprises, garantir les salaires, maintenir les services publics, financer les dépenses sanitaires, empêcher un effondrement social. Même les économies les plus libérales ont dû ouvrir massivement les robinets budgétaires.
Ce moment historique a révélé quelque chose d’essentiel : le marché peut produire de la richesse, mais il ne sait pas gérer seul les grandes fragilités collectives. Lorsqu’une société entre en zone de turbulence, seule la puissance publique peut encore jouer le rôle d’amortisseur social. Et pourtant, pendant longtemps, on a voulu croire qu’une autre institution pouvait remplir cette mission : la banque centrale.
L’épuisement silencieux des banques centrales
Depuis la crise financière de 2008, les banques centrales sont devenues les pompiers permanents de l’économie mondiale. Elles ont injecté des quantités gigantesques de liquidités dans les marchés, abaissé les taux d’intérêt jusqu’à des niveaux historiquement faibles et parfois même négatifs. L’idée était simple : rendre l’argent moins cher afin de stimuler l’investissement et la consommation. Mais la réalité s’est révélée beaucoup plus complexe.
Car une économie ne redémarre pas uniquement grâce à l’argent injecté dans le système financier. Une entreprise n’investit pas simplement parce que les taux sont bas. Elle investit lorsqu’elle croit en l’avenir. Lorsqu’elle voit des consommateurs capables d’acheter. Lorsqu’elle perçoit une stabilité politique, fiscale et sociale. Or aujourd’hui, cette confiance manque profondément.
En Tunisie, ce phénomène est visible partout. Les entrepreneurs hésitent. Les ménages consomment avec prudence. Les jeunes diplômés rêvent davantage d’émigration que d’entrepreneuriat. Les investisseurs attendent. Le crédit existe, mais la visibilité économique, elle, reste brouillée.
John Maynard Keynes avait parfaitement compris cette limite il y a près d’un siècle. Il expliquait qu’injecter de l’argent dans une économie sans restaurer la confiance et la demande revenait à croire qu’on peut grossir simplement en achetant une ceinture plus large. Cette image reste d’une actualité saisissante.
Le vrai débat tunisien : moins d’État ou meilleur État ?
En Tunisie, le débat économique se résume souvent à une opposition simpliste. Certains accusent l’État d’être trop lourd, trop coûteux, trop inefficace. D’autres réclament davantage de protection publique face à la précarité sociale.
Mais la véritable question n’est peut-être pas celle de la taille de l’État. Elle est celle de sa qualité. Car un État absent peut laisser une société se désagréger lentement. Mais un État mal organisé peut également étouffer les énergies, nourrir les blocages administratifs et décourager l’investissement.
Le drame tunisien est précisément là : nous avons parfois cumulé les défauts des deux modèles. Une administration souvent lente et bureaucratique, mais un État qui peine malgré tout à protéger efficacement les classes moyennes et populaires.
Le citoyen tunisien ne demande pas nécessairement un État omniprésent. Il demande un État fonctionnel. Un État capable de garantir des transports dignes, des hôpitaux efficaces, une école publique solide, une justice rapide, une fiscalité équitable et des perspectives économiques crédibles. Autrement dit, un État qui redonne confiance.
Le grand retour mondial de l’État stratège
Le plus frappant est que le monde entier semble aujourd’hui revenir à cette idée. Les États-Unis investissent massivement dans leur industrie. L’Europe subventionne son énergie et ses secteurs stratégiques. Même les grandes économies libérales parlent désormais de souveraineté industrielle, de relocalisation et de sécurité économique.
Le mythe d’un marché capable de tout réguler seul s’effrite progressivement. La mondialisation heureuse a montré ses limites : dépendances excessives, fragilité des chaînes d’approvisionnement, explosion des inégalités, vulnérabilité énergétique. Les crises géopolitiques récentes ont accéléré cette prise de conscience. Pour la Tunisie, cette évolution mondiale représente à la fois un risque et une opportunité.
Le risque serait de rester enfermé dans une économie fragile, dépendante des importations, du tourisme saisonnier et de l’endettement extérieur.
L’opportunité serait de reconstruire un modèle économique plus résilient, davantage tourné vers la production, la souveraineté alimentaire, l’industrie, les nouvelles technologies et la valorisation des compétences locales. Mais cela suppose une vision de long terme. Et cette vision ne peut émerger sans un État stratège.
Entre Friedman et Keynes, la réalité humaine
Avec le recul, le débat entre Friedman et Keynes apparaît presque comme le reflet de deux visions de l’être humain. Pour Friedman, l’individu libre et rationnel constitue le moteur essentiel de la prospérité. Pour Keynes, les sociétés restent traversées par des peurs, des incertitudes et des comportements collectifs qui rendent parfois indispensable une intervention publique forte.
La vérité est probablement entre les deux. Oui, l’économie a besoin d’initiative privée, d’innovation et de liberté entrepreneuriale. Mais elle a également besoin de stabilité sociale, de confiance collective et de perspectives communes. Aucune société ne peut durablement prospérer lorsque les inégalités deviennent excessives, lorsque les classes moyennes s’effondrent ou lorsque la jeunesse perd espoir. Ibn Khaldoun l’avait formalisé il y a six siècles.
C’est peut-être cela, au fond, que notre époque tente de nous rappeler : une économie n’est pas seulement un ensemble de statistiques. C’est d’abord une organisation humaine. Et que la science économique est une science sociale.
Et lorsque les sociétés doutent, lorsque les marchés hésitent et que les fragilités s’accumulent, l’État cesse d’être une abstraction idéologique. Il redevient ce qu’il n’aurait peut-être jamais dû cesser d’être : un outil collectif au service de la dignité humaine… Un Etat social.
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* Dr. Tahar EL ALMI,
Economiste-Economètre.
Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,
Psd-Fondateur de l’Institut Africain
D’Economie Financière (IAEF-ONG)