Le contexte économique tendu et l’érosion du pouvoir d’achat en Tunisie se lisent, entre autres, dans l’évolution des comptes courants bancaires débiteurs, communément appelé « le rouge ».
À fin novembre 2025, dernière statistique disponible, leur encours a atteint 10,240 milliards de dinars, un montant loin d’être anodin. Il représente 8,9 % du total des crédits accordés à l’économie à la même période.
La progression des volumes des comptes débiteurs, dans un environnement où les taux d’intérêt restent élevés, met en lumière quatre réalités structurelles.
Premièrement, l’investissement, qu’il émane des entreprises ou des ménages, est à l’arrêt. L’ensemble des ressources des entreprises est désormais absorbé par l’exploitation courante et les charges de fonctionnement. Avec des frais financiers alourdis, plus aucune marge significative ne subsiste pour créer de l’emploi ou envisager un développement de l’activité. Il suffit d’observer les chiffres du chômage et de la croissance pour constater que cette photographie correspond à la réalité actuelle.
Deuxièmement, les délais de paiement entre clients et fournisseurs s’allongent. Une banque n’accorde de dépassement qu’à condition que son client justifie d’une capacité avérée à régulariser sa situation, généralement par des créances en attente d’encaissement. Or, avec la trésorerie serrée pour la majorité des acteurs économiques, ces délais ne cessent de se distendre.
Troisièmement, la faiblesse chronique de la capitalisation des entreprises tunisienne constitue un handicap majeur. Dès leur création, nombre d’entités économiques fonctionnent essentiellement grâce au crédit bancaire, se contentant d’un capital social minimal. Les actionnaires préfèrent apporter des garanties immobilières plutôt que d’injecter des fonds propres suffisants. Cette observation vaut pour la petite entreprise comme pour les plus grandes structures. Toutes ont urgemment besoin d’être recapitalisées.
Quatrièmement, les ménages utilisent désormais la totalité des facilités de découvert que les banques peuvent leur consentir. La succession des échéances annuelles (saison estivale, rentrée scolaire, fêtes de fin d’année, mois de Ramadan et autres célébrations religieuses), sans oublier le remboursement des crédits, absorbent des salaires déjà insuffisants pour boucler les fins de mois.
Cette situation prouve la vulnérabilité financière de tous les acteurs économiques, pris dans un cercle vicieux dont il devient chaque jour plus difficile de sortir. Les ménages sont asphyxiés par des fins de mois de plus en plus difficiles à boucler. Les entreprises renoncent à investir et à embaucher, et les banques, pourtant garantes de la distribution du crédit, se retrouvent elles-mêmes fragilisées par l’accumulation des risques. C’est toute la chaîne économique qui vacille.