Deuxième producteur africain de talents spécialisés en intelligence artificielle, la Tunisie se retrouve dans une position singulière. En effet, ses capacités humaines n’ont pas de débouché dans son propre système éducatif. C’est l’un des constats centraux d’une étude publiée en novembre 2025 par l’Institut Arabe des Chefs d’Entreprises (IACE). Lequel appelle à la définition d’une politique nationale d’intégration de l’IA dans les établissements scolaires et universitaires du pays.
Environ 1 400 nouveaux spécialistes en IA sortent chaque année du système tunisien. Soit 800 par voie académique initiale et 600 par reconversion. Ce qui positionne le pays juste derrière l’Afrique du Sud sur le continent. Mais cette performance masque un vide institutionnel. Car aucun cadre national n’encadre à ce jour l’usage pédagogique de ces technologies dans les classes.
Le moment est pourtant décisif à l’échelle mondiale. Le secteur de l’IA appliquée à l’éducation a triplé en trois ans. Il est passé de 2,5 milliards de dollars en 2022 à 6 milliards en 2025, avec des projections dépassant les 88 milliards de dollars en 2032. L’adoption par les usagers s’est accélérée dans les mêmes proportions. Ainsi, 92 % des étudiants recourent aujourd’hui à des outils d’IA; contre 66 % l’année précédente. Chez les enseignants du primaire et du secondaire, le taux atteint 85 % pour l’année scolaire 2024-2025. Selon le Center for Democracy and Technology, 86 % des élèves âgés de moins de 12 ans ont également utilisé ces outils au cours de la même période.
Ce que font les autres pays
Plusieurs États ont déjà traduit cette réalité en politiques concrètes. La Corée du Sud a homologué, dès la rentrée de mars 2025, 76 manuels scolaires intégrant l’IA, couvrant les mathématiques, l’anglais et l’informatique. Et près de 30 % de ses établissements les ont adoptés. Les Émirats Arabes Unis, pionniers sur ce terrain, ont institué un ministère de l’IA dès 2017, suivi en 2019 de l’ouverture de la première université mondiale entièrement dédiée à la recherche dans ce domaine. En Chine, les données d’apprentissage de millions d’élèves sont analysées à l’échelle nationale pour repérer les défaillances curriculaires et orienter les arbitrages budgétaires en éducation.
Des îlots d’innovation dans un système bloqué
En Tunisie, le supérieur affiche quelques avancées notables. L’Université Virtuelle de Tunis a adopté, en février 2026, une charte encadrant les usages de l’IA à l’université. Le centre Khawarizmi a dispensé à l’été 2025 des formations aux outils d’IA gratuits auprès de 500 enseignants et étudiants. De même qu’il dispose d’une infrastructure de calcul haute performance permettant le développement de modèles complexes. Une institution dédiée, l’institut HIDE, a ouvert ses portes en 2024 au sein de l’Université de Tunis. L’écosystème entrepreneurial local compte également des acteurs comme EdTrust, Lectful, ou Clusterlab, dont l’application Reedz se spécialise dans la synthèse sémantique en langue arabe.
Cependant, en dehors de ces cercles, la réalité des classes primaires, des collèges et des lycées publics est radicalement différente. Les manuels y restent imprimés. Les plateformes numériques d’apprentissage sont quasi inexistantes. L’infrastructure est qualifiée de balbutiante par le rapport, que ce soit en milieu urbain que rural. Quant aux enseignants, ils ont majoritairement appréhendé l’IA comme un vecteur de triche plutôt que comme un outil pédagogique.
L’IACE illustre cette impasse par un exemple précis. Le rapport préconise une approche dite « Mobile-First » : faire du téléphone portable, seul équipement numérique largement répandu dans la population, le support privilégié d’accès aux ressources d’IA éducative. Or, le ministère de l’Éducation a publié le 21 février 2026 une circulaire interdisant les appareils mobiles dans les enceintes scolaires. La solution jugée la plus accessible se retrouve ainsi invalidée par une décision administrative adoptée quelques semaines seulement avant la parution de l’étude.
Quatre axes pour une stratégie
Pour sortir de cette situation, le rapport articule ses recommandations autour de quatre domaines. Sur le plan de la gouvernance, il désigne le Conseil Supérieur de l’Éducation et de l’Enseignement, instance constitutionnelle créée par décret présidentiel en mai 2025, comme le pilote naturel d’une future stratégie nationale. Il recevrait l’appui du Centre National des Technologies en Éducation pour les niveaux primaire et secondaire et de l’Université Virtuelle de Tunis pour le supérieur.
En matière de formation des enseignants, le rapport privilégie un modèle en cascade dit « Train-the-Trainer ». A savoir : former un groupe restreint de formateurs qui démultiplieront ensuite leur action auprès de leurs pairs. Et ce, en s’appuyant sur des ressources pédagogiques en ligne ouvertes et gratuites pour contenir les coûts. Enfin, sur le volet technologique, il recommande des solutions fonctionnant en mode hors ligne. En plus du développement de chatbots fondés sur des modèles de langage entraînés spécifiquement sur les curricula scolaires tunisiens.