Par un geste de rupture spectaculaire, la réalisatrice tunisienne a refusé de récupérer son trophée lors de la soirée « Cinema for Peace » à Berlin. En laissant son prix sur scène, elle dénonce une mise en équivalence entre le calvaire de Gaza et le récit militaire israélien.
Lundi soir, le tapis rouge de Berlin a viré au gris politique. Sous les dorures du gala « Cinema for Peace », la cérémonie a basculé au moment où Kaouther Ben Hania, sacrée pour son documentaire La Voix de Hind Rajab, s’est présentée au pupitre. Face à une assistance où l’on croisait Hillary Clinton et Kevin Spacey, la cinéaste a brisé le protocole : après un discours au vitriol, elle a délibérément abandonné son trophée de « Film le plus précieux » sur l’estrade.
Ce n’était pas un oubli, mais un acte de désobéissance civile. La cinéaste a refusé d’être l’instrument d’un « équilibre » qu’elle juge indécent. Le même soir, l’organisation honorait en effet Noam Tibon, ex-général israélien, pour son rôle lors des événements du 7 octobre. Pour Ben Hania, cette cohabitation forcée des hommages visait à lisser les antagonismes, transformant la tragédie humaine en un produit marketing de « paix » superficielle.
Un réquisitoire contre « l’art du blanchiment »
Visiblement peu encline à la gratitude diplomatique, la réalisatrice a rappelé l’urgence éthique de son œuvre.
« Ce prix est plus grand que moi… Ce soir, je ressens davantage de responsabilité que de reconnaissance », a-t-elle lancé, avant de qualifier sans détour le sort des civils à Gaza de « génocide ».
Elle a fustigé une assemblée prompte à requalifier les massacres en « circonstances complexes » ou en « légitime défense ». Pour elle, le cinéma ne saurait être un « parfum » destiné à rendre le pouvoir plus fréquentable ou une « opération de blanchiment » pour consciences tranquilles.
L’écho d’une agonie
La Voix de Hind Rajab n’est pas une fiction ordinaire. Le film, qui a déjà marqué les esprits à Venise, retrace les ultimes instants de Hind, six ans, piégée par les tirs israéliens le 29 janvier 2024. En utilisant les enregistrements sonores réels de ses appels au Croissant-Rouge, Ben Hania confronte le spectateur à la réalité brute d’une enfant agonisante.
En tournant le dos à sa récompense, Kaouther Ben Hania a rappelé une vérité inconfortable : dans un monde où la diplomatie s’accommode du silence, le silence du trophée laissé sur scène est parfois le cri le plus puissant.