La mer n’est plus seulement un espace de circulation. Elle est redevenue un espace de confrontation. Les routes maritimes, artères vitales du commerce mondial, sont aujourd’hui traversées par les lignes de fracture géopolitiques. Les tensions militaires, les attaques ciblées contre des navires marchands, les rivalités stratégiques autour des détroits transforment l’incertitude en variable économique centrale. Et cette incertitude se traduit immédiatement dans les contrats d’assurance.
Depuis la dégradation sécuritaire en mer Rouge et autour du détroit de Bab el-Mandeb, les assureurs maritimes ont reclassé certaines zones parmi les plus risquées du globe. Les surprimes de guerre ont bondi, parfois multipliées en quelques jours lors des pics de tension. Les armateurs, prudents, redessinent leurs routes et contournent l’Afrique via le cap de Bonne-Espérance, rallongeant les délais et renchérissant les coûts d’exploitation.
Ce qui pourrait apparaître comme un simple ajustement technique constitue en réalité un choc systémique. L’assurance maritime agit comme un marché avancé du risque. Elle intègre les probabilités d’escalade militaire, d’attaques asymétriques ou de sanctions internationales avant même que ces scénarios ne se matérialisent pleinement. La prime devient ainsi le baromètre financier de la fragmentation du monde.
L’effet multiplicateur sur les coûts mondiaux
Dans l’économie contemporaine, le transport maritime ne représente pas une activité périphérique, mais le cœur logistique de la mondialisation. Lorsque la prime d’assurance augmente, elle ne pèse pas uniquement sur l’armateur. Elle se diffuse tout au long de la chaîne de valeur. Les importateurs paient plus cher, les distributeurs ajustent leurs marges, les consommateurs absorbent une partie du surcoût.
À cela s’ajoute l’effet cumulatif des détours logistiques. Un trajet plus long signifie davantage de carburant, davantage d’immobilisation de navires, davantage de tensions sur les capacités disponibles. Les taux de fret augmentent parallèlement aux primes d’assurance. Cette double hausse agit comme une taxe géopolitique invisible sur le commerce mondial.
Les matières premières stratégiques sont particulièrement sensibles à ces perturbations. Le pétrole, le gaz, les céréales et les intrants industriels voient leurs coûts d’acheminement grimper, alimentant des pressions inflationnistes dans les économies importatrices.
La Tunisie, exposée par structure
Pour la Tunisie, l’impact n’est ni théorique, ni marginal. Économie ouverte, dépendante des importations énergétiques et céréalières, elle subit directement la hausse du coût CAF, qui inclut précisément l’assurance et le fret. Lorsque la prime augmente, la facture extérieure s’alourdit mécaniquement.
Dans un contexte budgétaire contraint, où les subventions énergétiques et alimentaires pèsent lourdement sur les finances publiques, chaque surcoût logistique se transforme en pression supplémentaire sur le déficit. L’État absorbe une partie du choc pour préserver le pouvoir d’achat, mais ce mécanisme a ses limites. À moyen terme, la soutenabilité budgétaire se trouve interrogée.
Les entreprises exportatrices tunisiennes ressentent également l’onde de choc. L’industrie manufacturière, insérée dans les chaînes de valeur européennes, dépend de flux logistiques réguliers et compétitifs. Une hausse durable des coûts maritimes érode les marges et fragilise la compétitivité, surtout face à des concurrents bénéficiant d’économies d’échelle plus importantes.
Ainsi, un incident en mer peut se traduire par une tension sur la trésorerie d’une entreprise tunisienne. La mondialisation lie étroitement sécurité maritime et stabilité économique locale.
Inflation importée et dilemme stratégique
La transmission de ces hausses aux prix intérieurs est progressive mais réelle. Lorsque l’énergie coûte plus cher à l’importation, l’ensemble des coûts de production domestiques est affecté. Le transport terrestre, l’agriculture, l’industrie voient leurs charges augmenter. L’inflation importée s’installe alors comme un phénomène diffus, difficile à maîtriser.
La politique monétaire se heurte ici à ses propres limites. Face à un choc externe de nature géopolitique, l’outil des taux d’intérêt ne peut corriger la source du problème. Il peut seulement tenter d’en amortir les effets secondaires. Or, dans une économie où la croissance demeure fragile, l’arbitrage entre stabilité des prix et soutien à l’activité devient particulièrement délicat.
Cette situation souligne une vérité plus profonde : la dépendance logistique est devenue un facteur de vulnérabilité stratégique. La sécurité économique ne se résume plus à l’équilibre budgétaire ou monétaire ; elle inclut la sécurisation des routes d’approvisionnement.
Vers une nécessaire résilience logistique
L’augmentation des primes d’assurance maritime doit être interprétée comme un signal d’alerte stratégique. Elle invite à repenser la résilience nationale face aux chocs exogènes. Diversifier les fournisseurs, renforcer les capacités de stockage stratégique, moderniser les infrastructures portuaires, développer des partenariats régionaux plus intégrés. Ce sont autant de leviers susceptibles de réduire l’exposition aux aléas géopolitiques.
La Tunisie, pays méditerranéen par essence, ne peut se soustraire aux dynamiques maritimes mondiales. Mais elle peut atténuer leur impact en renforçant sa capacité d’anticipation et de gestion du risque. Cela suppose une vision stratégique intégrée, où la logistique, la diplomatie économique et la planification budgétaire dialoguent étroitement.
Le prix de l’instabilité
La flambée des primes d’assurance maritime est plus qu’un indicateur sectoriel. Elle est le reflet financier d’un monde en recomposition, où la rivalité des puissances, les conflits régionaux et la fragmentation commerciale redessinent les flux d’échange.
Pour la Tunisie, l’enjeu est clair : dans un environnement international incertain, la stabilité macroéconomique dépend désormais autant de la géopolitique des mers que des équilibres internes. La prime d’assurance n’est plus un simple poste comptable. Elle devient l’expression concrète d’un désordre mondial dont les répercussions atteignent les quais des ports tunisiens et, au-delà, l’équilibre économique du pays.
La mer demeure une ouverture. Mais elle est aussi devenue une variable stratégique majeure. Et dans ce nouvel âge des tensions, naviguer exige plus que des navires : cela requiert une vision.
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* Dr. Tahar EL ALMI,
Economiste-Economètre.
Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,
Psd-Fondateur de l’Institut Africain
D’Economie Financière (IAEF-ONG)