Transformer les guichets de La Poste Tunisienne en points d’accès bancaires à part entière. L’idée, longtemps restée au stade de la réflexion, prend corps sur le plan législatif. Le 16 février 2026, la Commission des finances et du budget de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) a consacré sa séance hebdomadaire à l’examen d’un texte en ce sens. Et ce, en recevant pour la première fois les auteurs de la proposition dans le cadre d’une audition formelle.
Derrière l’initiative législative se lit un diagnostic sévère sur les limites du système bancaire tunisien. Pans entiers du territoire sous-couverts, catégories professionnelles entières — agriculteurs, artisans — sans accès réel au crédit, flux monétaires qui échappent massivement au circuit officiel. Ce sont autant de symptômes qu’un projet antérieur, centré sur la répression de l’exclusion financière, n’avait pas su traiter à la racine. La Poste Tunisienne se présente précisément comme ce que le dispositif précédent n’avait pas su proposer. A savoir : un opérateur public ancré dans les territoires, en mesure d’offrir épargne, financement et accompagnement là où les enseignes bancaires privées font défaut.
Le réseau postal comme levier
Devant les élus réunis sous la présidence de Maher Kettari, aux côtés du vice-président Zafer Sghiri, de la rapporteure Zina Jaballah et des membres, ainsi que de plusieurs parlementaires siégeant hors Commission, les initiateurs du texte ont fait valoir un argument de fond. Celui que La Poste Tunisienne dispose déjà de ce que les banques ont mis des décennies à construire sans jamais y parvenir dans les régions intérieures. Soit un maillage serré et une crédibilité populaire profondément enracinée. Adossé à ce socle, un établissement orienté vers la microfinance pourrait, estiment-ils, constituer un outil de rééquilibrage territorial et de réduction de l’économie souterraine. À l’horizon, l’ambition va plus loin encore : celle d’un modèle entièrement dématérialisé, inscrit dans la dynamique de la transition numérique.
Un accueil parlementaire nuancé
Si les membres de la Commission n’ont pas contesté la pertinence du diagnostic; ils ont néanmoins soumis le projet à un questionnement serré sur sa faisabilité.
Trois lignes de préoccupation ont structuré les échanges. La première touche aux fondations financières de l’établissement : comment doter la future banque postale d’un capital suffisant sans faire appel au budget de l’État ? Les élus ont réclamé que le texte précise les modalités de constitution des fonds propres et les mécanismes de valorisation des avoirs déposés sur les comptes postaux existants.
Ensuite, la deuxième interrogation porte sur l’état réel du réseau. Plusieurs voix se sont élevées pour mettre en doute la capacité opérationnelle actuelle des bureaux de poste à traiter des opérations bancaires dans les normes requises. Tout en appelant à un audit préalable avant tout déploiement.
Enfin, la troisième ligne de tension est d’ordre conceptuel : distinguer, dans les publics visés, ceux qui sont simplement non bancarisés de ceux dont la situation financière ne leur permettrait pas de rembourser un prêt. Car confondre exclusion bancaire et insolvabilité structurelle exposerait l’institution à un risque de portefeuille dégradé dès son lancement.
Par ailleurs, les conditions tarifaires des crédits envisagés, taux, maturités, garanties ont également fait l’objet d’interrogations précises.
Deux lacunes transversales ont en outre retenu l’attention : l’absence dans le texte de tout cadrage relatif à la numérisation des services; et le risque de chevauchement fonctionnel avec la Banque nationale de solidarité, dont certaines attributions recoupent le périmètre envisagé.
Architecture législative en discussion
La question de la forme que doit prendre ce chantier législatif n’est pas tranchée. Faut-il créer un établissement nouveau ou procéder par extension progressive des services existants ? Convient-il de fusionner cette proposition avec le texte sur l’exclusion financière, ou mener les deux en parallèle ? Les porteurs de l’initiative ont dit préférer la fusion, tout en affirmant leur volonté de maintenir le cap si cette voie s’avérait impraticable.
Sur la concurrence, leur position est sans ambiguïté : la banque postale viendrait étoffer le marché sans fausser les règles du jeu. Et ce, avec une latitude commerciale encadrée par la réglementation applicable à l’ensemble du secteur.
Au final, la Commission ne statuera pas avant d’avoir entendu la Banque centrale de Tunisie et les départements ministériels concernés. Un groupe de travail sera mis en place pour affiner la rédaction juridique du texte. Des déplacements sur le terrain, en particulier auprès de la Banque centrale, sont programmés dans le cadre du suivi que la Commission entend exercer sur l’ensemble de l’écosystème financier national.