Avec une croissance de 2,5 % en 2025, l’économie tunisienne affiche une reprise portée par l’agriculture et les services, selon les dernières données de l’Institut national de la statistique publiées le 15 février 2026. Toutefois, cette progression reste insuffisante pour répondre aux défis majeurs que sont le chômage élevé, particulièrement chez les jeunes, et les déséquilibres structurels qui fragilisent la trajectoire de développement du pays.
Dans une déclaration à leconomistemaghrebin.com, Khouloud Toumi, analyste en politique économique, estime que cette croissance, bien que positive après plusieurs années de stagnation, demeure « anémique » et « très dépendante de quelques secteurs clés ». Selon l’experte, cette progression ne génère pas suffisamment d’emplois pour absorber les nouveaux entrants sur le marché du travail et ne stimule pas durablement le pouvoir d’achat des ménages. « Pour une reprise pleinement inclusive, la diversification et le renforcement du secteur industriel sont essentiels », souligne-t-elle.
Le marché de l’emploi illustre cette problématique structurelle. Le taux de chômage national s’est stabilisé à 15,2 % au quatrième trimestre 2025, en légère baisse par rapport au trimestre précédent. Mais derrière ce chiffre se cachent des disparités alarmantes. Le chômage des jeunes âgés de 15 à 24 ans atteint 38,4 %, un des taux les plus élevés de la région. Tandis que celui des diplômés de l’enseignement supérieur dépasse 22,22 %. Cette inadéquation entre croissance économique et création d’emplois entraîne des conséquences graves : perte de capital humain, émigration des talents, ralentissement de la consommation et tensions sociales accrues.
Sur le plan de l’inflation, les données récentes montrent une modération bienvenue. L’inflation annuelle est retombée à environ 4,8 % début 2026, offrant un répit aux ménages après la hausse récente des coûts alimentaires. Toutefois, Khouloud Toumi met en garde : « Le pouvoir d’achat reste fragile, surtout pour les ménages à revenu modeste et dans les zones rurales. »
En outre, le déficit commercial demeure préoccupant. Bien qu’il ait été réduit à 1287,6 en janvier 2026, il reste structurellement élevé. Les importations énergétiques et de biens intermédiaires continuent de peser sur la balance extérieure. L’analyste insiste sur la nécessité d’une « diversification accrue des exportations et d’une montée en gamme des produits manufacturés pour renforcer la résilience de l’économie ».
Par ailleurs, le secteur agricole, moteur principal de la croissance en 2025, soulève des interrogations quant à la durabilité du modèle économique tunisien. Les données de l’Institut national de la statistique indiquent que ce secteur a enregistré une croissance exceptionnelle d’environ 12 %, portée par une récolte de céréales favorable après plusieurs années de faibles productions, ainsi que par une augmentation de la production d’olives et de fruits. Le secteur représente environ 10 % du PIB et 20 % de l’emploi total, principalement dans les zones rurales.
Néanmoins, Khouloud Toumi met en lumière les limites de cette dépendance. L’analyste souligne que malgré une production forte, la faible transformation industrielle des produits agricoles limite les revenus agricoles et la contribution réelle à la balance commerciale. De plus, ce secteur reste particulièrement vulnérable aux aléas climatiques. Ce qui représente un risque majeur pour la stabilité économique.
Face à ces constats, l’experte plaide pour une réorientation stratégique. Plutôt que de compter sur l’agriculture ou le tourisme, secteurs exposés aux changements climatiques et aux fluctuations sociopolitiques, elle préconise de miser sur le secteur industriel et le transport aérien pour assurer une croissance pérenne.
Pour transformer cette reprise en développement durable, Khouloud Toumi appelle à des réformes structurelles : l’intégration des jeunes diplômés dans le marché de l’emploi; la diversification et l’industrialisation des exportations agricoles; et le renforcement de la résilience climatique par la modernisation agricole. L’analyste rappelle qu’avant la crise, la croissance économique tunisienne atteignait environ 4,3 %, soulignant que le niveau actuel demeure nettement insuffisant pour répondre aux besoins du pays.