Il y a trente-cinq ans paraissait, à la surprise générale, une édition spéciale « Les 200 entreprises tunisiennes », soit un an après la parution de notre magazine l’Économiste Maghrébin. On y notait une nette domination des entreprises publiques, en puissance de feu et en potentiel de développement. Le secteur privé, pourtant en pleine ascension, était sinon à ses premiers pas, du moins à mi-chemin dans sa marche vers la maturité. « Les 200 entreprises », non que c’était un chiffre mythique, mais il relevait de notre perception de la réalité. Il s’agissait d’un test grandeur nature – un exercice difficile, aléatoire, aux issues incertaines. Il fallait y voir un aveu d’humilité, en se donnant une ambition à la hauteur de nos moyens.
Pour la première fois, nos entreprises choisissaient d’apparaître sous leur vrai visage, osant ainsi afficher ostensiblement leurs résultats et réaffirmer par la même occasion leur engagement dans la marche victorieuse du pays. Une première dans le paysage productif national et dans l’univers managérial en ébullition : oser casser les codes, se débarrasser d’une certaine pudeur qui n’est plus de mise dans une économie mondialisée et briser les tabous d’une époque révolue. Cela traduisait l’assurance tranquille de chefs d’entreprise en ligne avec l’impératif managérial. Ils se devaient de s’inscrire dans le mouvement de la mondialisation qui ne pouvait se concevoir sans de réelles capacités de communication.
Pour la première fois, nos entreprises choisissaient d’apparaître sous leur vrai visage, osant ainsi afficher ostensiblement leurs résultats et réaffirmer par la même occasion leur engagement dans la marche victorieuse du pays.
Dans la foulée du Programme d’ajustement structurel (PAS) de la deuxième moitié des années 80, nos entreprises, celles tout au moins qui performaient, avaient tout intérêt à ôter le paravent qui leur servait de bouclier de protection pour se mettre à l’abri des regards indiscrets du monde qui les entourait. La transparence n’était pas la chose la plus partagée de la gent patronale. La discrétion portée à son paroxysme tenait lieu de ligne de conduite et de mode de gouvernance. Plus s’ouvraient les comptes de l’entreprise, plus celle-ci s’exposait à tous les courants d’air, souvent à tort et de manière injuste. Le pays, dans son «infinie raison», n’était pas réconcilié avec les entreprises et affichait une certaine aversion pour le profit associé à des signes indécents de richesse. L’opinion publique, les intellectuels (en premier) n’arrivaient pas à se défaire des réminiscences du passé. L’entreprise, cette éternelle inconnue, était perçue davantage comme un champ clos d’affrontement pour le partage de la valeur ajoutée au contour assez flou que comme un foyer de création de richesse, d’emploi et de distribution de revenus.
L’entreprise, cette éternelle inconnue, était perçue davantage comme un champ clos d’affrontement pour le partage de la valeur ajoutée au contour assez flou que comme un foyer de création de richesse, d’emploi et de distribution de revenus.
« Les 200 » ont, au fil des ans, fait des petits : 300, puis 400, jusqu’à atteindre 500. Les comptes s’ouvraient au public. Preuve de l’identité revendiquée par l’entreprise et de son affirmation en tant que principal acteur de la transformation économique, sociale et sociétale. On voyait se dessiner, à traits pleins, une sorte de ligne de démarcation entre le système politique et les acteurs économiques, enclins à plus d’autonomie. A chacun son champ de compétition.
La décennie 90 faisait figure de « Dix Glorieuses ». C’était l’âge d’or d’entreprises qui avançaient, toutes voiles dehors, sans craindre la lumière du jour, tout en s’honorant de leur propre réussite. Une véritable révolution copernicienne. Comme si s’afficher publiquement ajoutait à leur notoriété, à leur envie et besoin de grandir. Celles qui évoluaient, pas loin de la cour des grands de ce monde, se sont hissées, à force de célébrité, au rang de figure emblématique nationale. L’émergence de grands groupes économiques et financiers, pilotés par de véritables capitaines d’industrie, ont alors donné plus d’épaisseur, de relief et de considération au paysage productif national.
« Le palmarès des 500 entreprises » avec les principaux groupes éponymes a vite fait de s’imposer comme un temps fort, une étape clé de la vie économique du pays. On y décelait les tendances lourdes, au-delà de l’aspect conjoncturel, la nature des trajectoires, les niveaux d’inflexion, les points forts et les signes de vulnérabilité de notre appareil productif. Il aura été plus qu’un répertoire, une sorte de vitrine, un espace d’émulation pour nos entreprises en perpétuelle compétition. Et, au final, un formidable tremplin pour se faire connaitre, tout en se réconciliant avec une opinion publique qui ne leur était pas acquise. La réconciliation était inscrite dans le désir d’ouverture et de transparence des entreprises en compétition avec la concurrence internationale, sous la menace de la déferlante de l’économie informelle.
« Le palmarès des 500 entreprises » avec les principaux groupes éponymes a vite fait de s’imposer comme un temps fort, une étape clé de la vie économique du pays. On y décelait les tendances lourdes, au-delà de l’aspect conjoncturel, la nature des trajectoires, les niveaux d’inflexion.
Tout n’était sans doute pas parfait, tant il subsistait de poches de résistance et de réticence, d’irréductibles tenants de l’opacité. Mais fait rassurant en ces temps de révolution entrepreneuriale : les adeptes de l’ordre ancien étaient en perte de vitesse. La transparence gagnait du terrain. Elle faisait de plus en plus d’émules chez les chefs d’entreprise qui pensent et agissent « global ». La discrétion n’était plus signe d’humilité patronale. Elle devenait un handicap dans une économie mondialisée, régie par la subtilité et les capacités de communication des entreprises.
A l’heure de la connectivité, les voies de la communication d’entreprise paraissaient intarissables, irréversibles. L’exemple nous venait des pays industrialisés avancés et des nouvelles puissances émergentes. On n’en pensait pas moins pour notre part avant de voir ressurgir, ces dernières années, la hantise, la crainte, les doutes et les démons du passé.
Retour à la case départ ? L’édition 2024 «Les 300 entreprises» n’était pas qu’un simple incident de parcours lié à une conjoncture passagère. Celle de 2025 n’a pas fait mieux que l’année qui l’a précédée en termes de communication et de transparence. Les portes, à peine entrouvertes, se referment à nouveau. Le black-out refait surface. Circulez, il n’y a rien à voir. Non sans raison. Les démêlés avec la justice d’un grand nombre d’entreprises de renom pour des considérations fiscales, douanières ou de change ont changé la donne. Ils ont ravivé les craintes et les appréhensions du passé chez un grand nombre de chefs d’entreprise, fussent-ils au-dessus de tout soupçon. L’incertitude économique, le manque de visibilité, le durcissement de l’administration fiscale sous pression budgétaire faute de croissance, l’explosion des réseaux sociaux qui prennent pour cible les entreprises, semant doute, confusion et trop souvent contrevérités, ont eu pour effet de provoquer en retour un raidissement au niveau de la gouvernance managériale. Il plane sur les entreprises un climat délétère et un profond malaise qui incitent davantage à la prudence, à la précaution et à la discrétion, si ce n’est à l’enfermement. Comme quoi, on ne lève l’épais rideau de protection qu’à ses dépens.
L’incertitude économique, le manque de visibilité, le durcissement de l’administration fiscale sous pression budgétaire faute de croissance, l’explosion des réseaux sociaux qui prennent pour cible les entreprises, semant doute, confusion et trop souvent contrevérités, ont eu pour effet de provoquer en retour.
On en est là aujourd’hui, au point de nous interroger sur l’avenir du « palmarès des entreprises » qui les avait portées au pinacle et leur avait valu estime, reconnaissance, gratitude et respect quasi nationaux. Les entreprises perdraient l’essentiel de leur conquête à le voir disparaître à force de se montrer rétives. L’économie nationale ne ferait plus entendre sa voix via le dynamisme de ses entreprises et peinerait à imposer d’elle-même l’image d’un pays ambitieux, conquérant et au travail.
Que faire en 2026 ? Changer de format, de modèle? Se limiter à un nombre très restreint d’entreprises et de groupes les plus vaillants et les plus audacieux, loin de couvrir l’ensemble du paysage productif ? Attendre et espérer le dégel avec le retour de la confiance, le temps de voir se dissiper ce nuage passager ? Comment parler de nos entreprises, de leur performance, sans les citer nommément ? Il y a pourtant besoin et nécessité d’évoquer de manière récurrente, d’année en année, les signes de vulnérabilité et les difficultés des unes. Et de mettre en valeur et en avant les success-stories des autres. Le pays ne peut pas se passer de cette assurance vie .