Une étude majeure de l’Institut Tunisien des Études Stratégiques (ITES) révèle l’urgence d’une refondation progressive du système financier tunisien. Malgré des décennies de réformes, les asymétries persistent : 41,4 % des demandes de crédit des PME sont refusées; 60,6 % ne disposent d’aucune ligne de crédit; et 48,6 % renoncent même à solliciter un financement. Financée par l’Union européenne dans le cadre du programme « Réforme, Synergies et Gouvernance », cette analyse propose une feuille de route structurée autour de 40 initiatives articulées en trois piliers. Sans transformation progressive mais déterminée, le système risque de basculer dans une rupture subie, coûteuse et déstabilisante.
Le système financier tunisien repose sur une architecture institutionnelle dense mais fragmentée. La Banque centrale de Tunisie assure la stabilité monétaire, le Conseil du Marché Financier régule les marchés de capitaux, la Commission Générale des Assurances veille au secteur assurantiel et l’Autorité de Contrôle de la Microfinance supervise les institutions de microfinance. Autour gravitent le Conseil Bancaire et Financier, la Fédération Tunisienne des Sociétés d’Assurances, l’Association Tunisienne des Investisseurs en Capital; ainsi que la Caisse des Dépôts et Consignations, le Fonds Tunisien d’Investissement et divers fonds spécialisés. Cette multiplicité crée des chevauchements de responsabilités, des ruptures dans les parcours de financement et limite l’orientation des flux vers les priorités nationales.
Les quatre fractures majeures
L’étude identifie quatre fractures majeures. La première concerne la concentration du financement sur les grandes entreprises. Le modèle bancaire, historiquement structuré autour d’une forte aversion au risque, exige une garantie moyenne dépassant 200 % du montant du prêt, excluant les entreprises peu capitalisées et celles dont la valeur repose sur des actifs immatériels. La deuxième fracture est territoriale : 67 % des agences bancaires se concentrent dans le Grand Tunis et le Centre-Est, privant les régions intérieures d’infrastructures financières. La troisième touche les jeunes entreprises, qui affichent un taux de refus de 42 %; contre 25 % pour les structures anciennes. Dans le capital-investissement, les startups n’ont capté que 1,8 % du capital investi en 2024. La quatrième fracture porte sur le biais systémique contre les actifs immatériels : logiciels, données, brevets et capital humain restent en marge des circuits classiques.
Ces fractures convergent pour créer un piège systémique. Une jeune startup implantée à l’intérieur du pays et développant une solution numérique se retrouve confrontée à une matrice de risques cumulés perçus comme insurmontables, quelle que soit la qualité de son modèle d’affaires.
L’économie informelle, symptôme d’un système inadapté
L’économie informelle représente entre 27,4 % et 45 % de l’activité économique selon les sources et concerne 44,8 % de l’emploi. 46 % des micro-entreprises se financent de manière informelle; contre seulement 33 % via un crédit formel. Près de 38 % des dirigeants de PME recourent également au financement informel. Cette dépendance traduit directement les difficultés d’accès au financement formel, qui touchent environ 35 % des PME tunisiennes. Faute d’offres adaptées, une large frange des ménages et des très petites entreprises contourne les canaux officiels, restant exclue des dispositifs de soutien et plus exposée aux chocs économiques.
Des réformes successives qui n’ont pas transformé le modèle
Depuis la fin des années 80, plusieurs vagues de réformes ont permis de réduire progressivement le taux de créances classées qui dépassait alors 20 % des engagements bancaires. Les banques ont été recapitalisées, le cadre prudentiel modernisé, le crédit partiellement libéralisé et le leasing introduit. La structure du modèle est pourtant restée stable, avec des banques universelles demeurant les intermédiaires quasi exclusifs et une Bourse de Tunis affichant une capitalisation boursière inférieure à 10 % du PIB.
Les années 2000 ont connu une croissance économique moyenne de 4,5 % par an entre 2000 et 2010, permettant le développement de la microfinance et l’introduction de nouveaux produits de marché. Mais le crédit est resté fortement concentré et les PME ont continué de se heurter aux contraintes d’accès.
La rupture de 2011 a élargi les attentes et ouvert de nouveaux chantiers. Les créances classées sont remontées à plus de 15 % en 2014. L’endettement public a crû rapidement, passant de 40 % du PIB en 2010 à plus de 70 % en 2018, renforçant le lien entre l’État et les banques qui ont absorbé une part croissante du risque souverain. L’exposition souveraine atteint aujourd’hui plus de 20 % du total des actifs dans plusieurs établissements. Le financement du déficit public mobilise une part importante de la liquidité bancaire, constituant un effet d’éviction vis-à-vis du secteur privé. Le taux d’investissement est tombé sous les 15 % du PIB contre 24 % au début des années deux mille.
Une vision pour un écosystème ouvert, inclusif et durable
Face à ces constats, l’étude formule une vision partagée : le système financier tunisien doit devenir un écosystème capable de mobiliser efficacement les ressources nationales et internationales pour financer la transformation productive, réduire les fractures sociales et régionales, et accompagner les transitions énergétique, écologique et numérique du pays.
Cette vision s’articule autour de cinq aspirations :
- Offrir à chaque acteur économique un accès universel et simplifié au financement grâce à la digitalisation et à l’interopérabilité;
- Assurer une inclusion effective en intégrant les segments exclus via des institutions spécialisées et des produits sur mesure;
- Rééquilibrer la répartition des flux financiers en faveur des régions intérieures et des secteurs émergents;
- Elargir l’éventail des instruments financiers en valorisant les actifs immatériels et en développant le capital-investissement, la finance digitale, islamique et durable;
- Aligner les financements sur les critères environnementaux, sociétaux et de gouvernance.
L’analyse comparative de sept pays de référence, Maroc, Égypte, Kenya, Malaisie, Chili, Portugal et Finlande, éclaire les trajectoires possibles. Le Portugal illustre une transformation fondée sur l’assainissement bancaire, avec un ratio de créances douteuses passé de 17 % en 2016 à environ 3 % en 2022. La Malaisie propose une diversification vers la finance islamique, représentant 38 % des actifs financiers. Le Chili montre l’importance des garanties publiques couvrant jusqu’à 85 % des prêts destinés aux très petites entreprises et PME. Le Kenya démontre comment le mobile money, utilisé par 84,8 % des adultes, peut devenir un levier structurant d’inclusion. Enfin, la Finlande illustre une trajectoire de maturité avec un taux de bancarisation de 100 %, une digitalisation des paiements dépassant 98 %, et un effort de recherche et développement supérieur à 3 % du PIB.
Une trajectoire hybride pour éviter la rupture
L’étude propose une trajectoire hybride combinant amélioration des dispositifs existants, des transformations institutionnelles ciblées et l’introduction progressive d’éléments de rupture. L’incrémentalisme conserve son utilité pour améliorer la qualité des outils, renforcer les mécanismes prudentiels et consolider la solidité des institutions. Mais les asymétries identifiées nécessitent des transformations plus profondes, ciblant les règles, les incitations et la gouvernance de l’allocation du capital.
La dimension transformative suppose une réorganisation des rôles au sein du système : clarification des mandats; rationalisation des dispositifs publics; meilleure articulation entre banques, marchés et acteurs non bancaires; intégration des données financières au cœur de l’analyse du risque; et modernisation des référentiels prudentiels. L’hybridation inclut également une part de rupture séquencée, compatible avec les capacités du système, concernant le financement de l’innovation, l’évaluation du risque immatériel, la consolidation des données, la planification d’investissements de long terme et la structuration des mécanismes de partage de risques.
Un dispositif d’animation pour garantir la cohérence
Pour garantir la cohérence et la continuité du processus de transformation, l’étude propose la création d’un espace d’animation fonctionnant comme une infrastructure immatérielle. Cet espace s’organiserait autour de trois composantes complémentaires : un comité d’alignement stratégique réunirait périodiquement les acteurs principaux pour sécuriser les arbitrages et harmoniser les calendriers de mise en œuvre; des groupes techniques thématiques assureraient la conception opérationnelle des réformes; une cellule d’appui et de suivi assurerait la collecte des informations, la production des tableaux de bord et la synchronisation des calendriers.